Extrait du livre « Psychologies et Spiritualités »

Livre à paraître prochainement

CHAPITRE 8 : LE DEVENIR D’UN PRATICIEN

Dominique Vincent

C’est à propos d’une histoire singulière, la mienne, que je vais explorer les spécificités respectives des démarches psychothérapeutique et spirituelle et leurs nombreuses interrelations. À 70 ans, je peux me considérer comme un homme heureux, psychothérapeute en exercice avec une dimension spirituelle essentielle, faisant l’expérience d’une relation de couple pleine d’amour et de bienveillance, en processus de pacification avec mes enfants et petits-enfants. Je crois que toute expérience singulière authentiquement reconnue et partagée possède une valeur universelle. Donc, je me risque à la partager. Je ne peux tout dire, ne serait-ce que par nécessité de la taille réduite de ce chapitre. Mettre des mots sur ma vie est tout autant une recherche de sens qu’une reconstruction des faits eux-mêmes, j’en suis conscient. Les événements rapportés et les réponses que j’y ai données explicitent tout autant ma vie intérieure que ma façon de pratiquer la thérapie en séances individuelles et en séminaires de groupe.

Spiritualité, existentialité et thérapie

Tout d’abord, une remarque : le mot spiritualité. S’il est pratique pour désigner une recherche d’intériorité, ce mot me dérange. Trop connoté ! Des temples, des églises, des guerres, saintes évidemment… De plus, je ne sais pas ce qu’est l’esprit et si je tente de le concevoir, il n’est jamais désincarné ! Aussi, je préfère le mot « existentialité » c’est-à-dire simplement l’attention sans complaisance et sans compromis à ce qui est. J’évite le mot existentialisme à cause de sa référence trop directe au courant de pensée du XXème siècle qui porte ce nom. Qu’est-ce qui existe, qu’est-ce que la réalité ? La réponse immédiate supportée par la science empirique : la réalité est ce qui peut se percevoir par les sens, être mesuré et analysé. Elle est objective. Plus finement certains remarqueront qu’il existe aussi une réalité subjective qui n’a pas besoin du consensus scientifique pour être reconnue. Sans nier ces deux niveaux, la réponse que je me donne maintenant est toute autre. Le premier aspect de la réalité qui fonde tout le reste, qui apparait irréductible et donné a priori, est l’attention elle-même, c’est-à-dire la présence, la conscience. Pourquoi ? Parce que sans cette auto évidence de la conscience, conscience de ce qui arrive et qui se présente à soi objectivement et subjectivement, d’une certaine façon, le monde n’existerait pas, en tout cas ni vous pour me lire, ni moi pour vous écrire.

La spiritualité que je pratique est donc une intention et un effort soutenus par l’intellect et par la volonté pour accueillir tout ce qui est, en premier lieu le mystère de la conscience elle-même, et, simultanément, tout ce qui se manifeste à cette conscience. La spiritualité devient alors un existentialisme non dogmatique, sans nécessité de référence à une religion particulière, et pourtant à l’écoute des traditions anciennes et de leurs représentations du monde. Ces représentations, surtout celles des peuples premiers qui rejoignent souvent la science la plus avancée, stimulent ma recherche. La spiritualité authentique est un effort éminemment individuel. Elle est par nature une rébellion contre tout conditionnement et toute croyance qui proviennent d’une quelconque instance extérieure à la personne.

Si la recherche spirituelle est un effort pour comprendre le sens de mon existence, la thérapie quant à elle, est un effort pour sortir de la souffrance, ce qui peut être entrepris selon différentes approches et méthodes. Dans la spiritualité, je constate que la souffrance existe et donc que je dois y faire face, la regarder, la ressentir, la comprendre, l’accepter comme un aspect incontournable de ma présence sur cette terre pour en dégager la racine existentielle. Grâce à ce face-à-face, le cœur peut s’ouvrir. La souffrance trouve alors sa place dans un contexte plus large. Je gagne en profondeur et en capacité d’amour et d’empathie. En fait, la recherche spirituelle rejoint la thérapie, car c’est en explorant ce qui est que la souffrance est souvent soulagée. En tout cas, elle prend une autre dimension et nous pousse à percer les mystères de l’existence. C‘est ce qui apparaît dans l’histoire de Bouddha lui-même. La prise de conscience de la souffrance le pousse à la recherche de sens qui le mènera six ans plus tard à la réalisation de son être essentiel, et de ce fait, à la cessation de la souffrance.

Quelques repères biographiques

Je suis né le 5 février 1944 à Nancy par une nuit de couvre-feu entre les passages des bombardiers qui se dirigent vers Dresde et Leipzig. Ils y effectueront les pires destructions de la guerre en Europe. Souvenir de famille si souvent raconté : une nuit passée dans une tranchée hâtivement creusée dans les bras de ma mère, alors qu’Américains et Allemands s’envoient des obus au-dessus de nos têtes. Le 6 août 1945, j’ai alors un an et demi, première explosion atomique à Hiroshima suivie quelques jours plus tard par celle de Nagasaki. La photo de l’ombre d’un enfant vaporisé projetée sur le mur d’une maison hantera mon enfance et me poursuit encore…

J’ai quatre ans et demi. Les souvenirs sont très nets. Mon frère Jean-Luc de 18 mois mon aîné disparait de son lit où il était malade depuis quelques jours, direction l’hôpital. Méningite tuberculeuse dont il ne sortira que huit mois plus tard, grâce à l’arrivée en France de la pénicilline. Ces événements ont marqué ma vie entière. Rencontre de la souffrance d’un être dont j’étais très proche : je le vois émacié dans son lit d’hôpital alors que l’on m’explique qu’on lui fait des ponctions lombaires. En parler me fait encore monter des larmes ! Je ressentais alors sa douleur dans le bas de mon dos. Quand il est mort quarante ans plus tard d’une crise cardiaque et avant d’en recevoir la nouvelle, j’ai ressenti de fortes douleurs à cet endroit, et j’ai été submergé par une multitude de souvenirs et d’émotions : toute la famille prie à genoux autour de la table après le repas du soir et, de tout mon cœur d’enfant, j’offre ma vie pour que lui vive. Je prends la décision de donner ma vie pour les autres comme m’y invitent mes parents. Je serai pompier, ou soldat, me sacrifierai pour la France comme mon grand-père maternel mort « au champ d’honneur » dans les premières heures de la guerre 14-18, ou encore je serai missionnaire comme mon oncle en Afrique, prêt au martyr. Ce qui d’ailleurs me donnait des cauchemars atroces !

Je connaîtrai une crise existentielle majeure à la mort de ma petite sœur alors que j’avais douze ans, et une autre beaucoup plus tard à la mort de ce même grand frère. C’était à moi de mourir, pas à eux ! Avant sa maladie, Jean-Luc et moi étions très proches, presque des jumeaux, disaient mes parents. À son retour d’hôpital, ses yeux sont vides, il ne jouera plus jamais avec moi. Des accès de colère inattendus. Un jour, il me poursuit et j’ai l’impression qu’il va me tuer. Je réussis à me saisir d’un bâton et à le poser sur sa gorge jusqu’à ce qu’il se calme. J’avais environ onze ans… J’aurais tant voulu le prendre dans mes bras. On dirait que son âme n’était plus là.

Le scénario se répète quelques années plus tard quand ma petite sœur, de quatre ans ma cadette, meurt d’une pneumonie peu de temps après avoir été placée dans un institut spécialisé en Suisse. Deux ans auparavant, une encéphalite suivie d’un coma de trois semaines l’avait rendue déficiente mentale. Là encore, des yeux pétillants avaient perdu leur éclat… Serait-ce l’intention profonde de mon action thérapeutique, que chacun retrouve le pétillement du regard ?

Je considère que l’essentiel de mes attitudes profondes ont été prises dans ce contexte d’après-guerre avant six ans, avant ce que mes parents appelaient « l’âge de raison ». Je me souviens qu’à l’époque, je me demandais : « Qu’est-ce donc que la vie intérieure dont on parle tant dans la famille comme à l’église ? » Je me donne alors cette réponse fabuleuse que les adultes imaginent mal de la part d’un si petit : « La vie intérieure, c’est ce qui se passe dans ma tête, quand je réfléchis et quand je prie. » Je ne savais pas que j’étais déjà, presque dans les mêmes termes, dans l’investigation de Ramana Maharshi et de l’Advaïta Védanta : « Qui suis-je ? Qui est celui qui dit « Je » ou « Moi », celui qui mange, qui parle, qui pense ? ». C’était déjà la démarche des séminaires intensifs vers l’éveil « Qui suis-je ? » de Charles Berner. La réponse de l’enfant rejoint d’emblée celle de Descartes, « Je pense donc je suis. ».

Avant l’adolescence, j’avais déjà fait l’expérience de la rencontre de la souffrance et de la mort, de la prière et de la compassion, de l’investigation intérieure, tous des éléments majeurs qui poussent vers une spiritualité authentique. L’histoire de mon enfance explique aussi pourquoi plus tard j’aurai moi-même tant besoin de thérapie. Je devrai comprendre le syndrome de stress post-traumatique dû aux situations de guerre et à la violence pseudo éducative de mes parents. Ce syndrome m’a affecté massivement, sans que j’en saisisse la cause, pendant la première moitié de ma vie. Il se manifeste encore à l’occasion d’événements fortuits qui pourraient paraître banals pour quelqu’un d’autre. J’aurai aussi besoin de thérapie pour me nettoyer du conditionnement catholique en rapport avec la souffrance, le masochisme, la sexualité… A douze ans, je mettais une planche sous mon drap pour participer aux souffrances du Christ ! Une spiritualité mal comprise provoque des états névrotiques graves.

Mon enfance explique également mon investissement à soulager la souffrance d’autrui, d’abord comme éducateur spécialisé, comme naturopathe et agriculteur biologique au Canada, puis comme psychothérapeute. Je pense souvent aux enfants des banlieues, à ceux d’Irak, d’Afghanistan, de Lybie, de Syrie, plus près de nous à ceux qui sont victimes d’inceste, de violences paternelles ou maternelles… Combien seront coupés de leurs émotions ? Que mettront-ils en acte à leur tour quand ils seront devenus grands ? J’ai progressivement compris qu’il n’est pas possible de séparer thérapie et spiritualité du contexte ethnique, politique et social. Il m’a fallu apprendre que soulager la souffrance d’autrui exigeait que j’accepte avec tendresse mes propres souffrances, mes propres névroses, les terreurs qui auraient pu me rendre autiste. Ai-je moi-même accès au bonheur ?

La religion catholique

Je suis né catholique. Je me suis plongé à fond dans cette religion qui représentait au mieux ce à quoi j’aspirais de tout mon cœur d’enfant et d’adolescent : l’amour, le don de soi, une expérience mystique qui s’enracine dans la présence au cœur. J’en retiens précieusement une phrase de la Bible mise dans la bouche de Dieu et rapportée par le prophète Osée : « J’enlèverai leur cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair. » J’aime aussi ces mots de l’Apocalypse de Saint Jean : « Les tièdes, je les vomis de ma bouche », que je ressens comme une invitation à l’intensité d’une vie passionnée. Un de mes professeurs prêtres nous faisait prier de la manière suivante : « Fermez les yeux et, dans le silence de votre propre cœur, écoutez la musique de Dieu qui est en train de vous créer ». J’avais douze ou treize ans… C’est la forme de prière qui m’a le plus marqué de toute mon enfance et qui rejoint ma pratique actuelle de méditation. J’invite souvent mes clients à se recentrer en écoutant simplement les rythmes et la musique de la vie en eux, respiration, battements du cœur, pétillement cellulaire perceptible dans tout leur corps. Je perçois que, dès que quelqu’un commence à goûter, à savourer sa musique intérieure, une transformation mystérieuse et profonde commence. Souvent, cette attitude va provoquer des remontées émotionnelles majeures, et révéler les blocages qui empêchent ce simple plaisir d’être. Une fois ces barrages reconnus comme provenant des blessures de l’enfance, une fois l’enfant accueilli inconditionnellement avec ses terreurs, ses haines et ses résistances, le plaisir de la musique intérieure est de nouveau accessible.

Enfant et adolescent, je me suis donné totalement à cette religion jusqu’à faire deux années de grand séminaire et quatre autres dans des ordres religieux. J’y ai fait des expériences profondes de prière, de dévotion et d’états de connexion au tout, au-delà des mots. Je me souviens de moments extatiques où, dans l’intensité de la prière, mon corps était traversé d’un éclair électrique de la tête aux pieds. J’ai rencontré des hommes remarquables qui m’ont marqué pour la vie. Par contre, j’ai été très rapidement en butte au mépris du corps, à la condamnation, voire la perversion, de la sexualité, l’interdit de remettre le dogme en cause et l’éloge de la souffrance. Un vrai désastre alors que, dans la vie, tout invite à la danse et à la célébration. Ce passé dont je ne renie pas pour autant l’aspect mystique et l’invitation à l’amour et au service, me permet aussi de comprendre mes clients catholiques et leurs difficultés. Il m’a fallu des années de thérapie pour faire la part des choses et démêler l’authentique du conditionné. La réaction de mes parents à ma sortie d’un ordre religieux m’a ouvert les yeux : « Quelle déception ! » et je me suis retrouvé mouton noir et banni de ma propre famille. J’ai alors compris d’un seul coup la difficulté de rester fidèle à sa vérité quand on doit payer le prix fort : rejet, perte du soutien affectif et financier. C’est le prix de la liberté. Dans mon cas, le narcissisme social a pris le pas sur l’amour viscéral d’un père ou d’une mère pour ses enfants.

Pour ma pratique de thérapie, je retiens du Catholicisme le sens du sacré, la primauté de l’amour, la prise en compte de la souffrance d’autrui, la reconnaissance du mystère de la vie, le rôle de la prière intentionnelle pour mes clients. Cette forme de prière rejoint les expériences d’intentions projetées vers des molécules d’eau au moment de sa cristallisation par le chercheur japonais Emoto, ainsi que certaines méditations bouddhistes telle Tonglen. Il m’arrive en séance ou en attendant un client de la pratiquer : absorber la peine de l’autre dans mon propre cœur et lui renvoyer l’énergie de cette peine transformée pour sa guérison. Dans la prière, les mots « amour » et « merci » semblent être ceux qui possèdent la plus grande force de transformation. Au point ultime, seuls l’amour et la gratitude créent l’atmosphère grâce à laquelle la guérison est possible. Particulièrement dans la thérapie de couples, je revalorise la dévotion, qualité expérimentée dans mon enfance : le partenaire est reconnu comme l’expression du divin. Il est une invitation à un amour intense et total, ce qui nous mène au Tantra.

Bouddhisme, conscience et compassion

« Ta propre conscience, brillante, vide et inséparable du grand corps de radiance, n’a ni naissance, ni mort, et est la lumière immuable et sans frontière. »
Padmasambhava

Quand je considère le déroulé de mes séances de thérapie, je suis étonné de constater l’importance des contributions du Bouddhisme. L’engagement en thérapie commence par la perception et la reconnaissance de la souffrance, la sienne, celle de l’autre, des autres, et l’effort conscient de la soulager. Bouddha commence sa quête spirituelle parce qu’il rencontre un vieillard, puis un malade et enfin parce qu’il assiste à une crémation. Prince héritier, il se rend compte de l’inanité de sa vie luxueuse puisque la souffrance et la mort sont partout. Après son éveil, son premier discours porte sur la constatation de l’universalité de la souffrance et sur la voie qui permet d’en sortir : « …il y a la souffrance de la naissance, la souffrance de la vieillesse, la souffrance de la maladie, la souffrance de la mort, la souffrance de devoir vivre avec ceux qu’on n’aime pas, la souffrance d’être séparé de ceux qu’on aime, la souffrance de ne pas obtenir ce que l’on veut, la souffrance de l’attachement aux cinq agrégats. Moines, ainsi, la raison de toute cette souffrance est l’attachement à l’existence ».

La voie que Bouddha indique dans le Mahasatipatthana Sutta, le grand discours sur l’établissement de l’attention (publié en français en interne par le « Vipassana Research Institute », 1997), est celle du développement de la pleine conscience. Ce discours fonde, il y a 2500 ans, les thérapies psychocorporelles d’aujourd’hui. Il porte sur l’observation systématique des phénomènes apparaissant dans le champ de la conscience, corps, sensations, émotions et contenus mentaux. À ce jour, c’est le traité le plus précis que j’ai trouvé sur le sujet. Il se termine par ces mots : « Si quelqu’un pratique ces quatre établissements de l’attention de cette manière pendant sept jours, l’un de ces deux résultats peut être attendu en lui : dans cette vie même la sagesse suprême ou, s’il demeure encore une strate d’agrégats, le stade de non-retour. C’est pour cela qu’il a été dit : « Ceci est la seule et unique voie, moines, pour la purification des êtres, pour surmonter le chagrin et les lamentations, pour faire cesser les souffrances physiques et morales, pour marcher sur la voie de la vérité, pour atteindre le Nirvana ». Cet enseignement, transmis par le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh et repris par Jon Kabat-Zinn, est maintenant utilisé pour le traitement de la dépression. Il constitue la base de mes interventions en séance tant individuelle que de groupe : « Que se passe-t-il ? Ce petit mouvement du visage, ce changement de respiration, cette larme qui perle dans tes yeux, que ressens-tu ? Quelle image, quel souvenir, sensation, émotion, pensée ? ». Toujours pister la dimension corporelle du ressenti derrière les mots évoquant les émotions et derrière les pensées. En relisant le verbatim de mes dernières séances, je me rends compte combien j’utilise ce tracking, ce pistage, dans mes séances, tout autant pour se sortir d’un mal de tête que pour sortir d’une compulsion boulimique : « Écoute les battements de ton cœur, son rythme qui change avec le moindre mouvement émotionnel. Sens le pétillement de vie dans tes mains, dans tout ton corps. Suis les vagues de ta respiration. À la fin de l’expiration, attends attentivement l’inspiration qui vient toute seule ». À quelqu’un qui me dit qu’il est épuisé : « Comment ressens-tu cette fatigue ? Prends la position corporelle à laquelle elle t’invite ». Cet enseignement, fondement de la méditation bouddhiste appelée Vipassana, nous ramène aussi à l’essence du Tantra, dont je parle plus loin.

Je me revois sur la terrasse d’un Ashram en Inde pour faire ma première expérience de la méditation Vipassana. Assis en tailleur, immobile, je m’efforce d’écouter ma respiration. Le dos me brûle, les genoux râlent, le mental s’affole. Je me demande bien ce que je fais là alors que j’entends la vie indienne se dérouler tout autour, des rires, des musiques, le trafic. Quelques années plus tard, je retourne sur ce même toit pour une retraite Vipassana de trois semaines au cours de laquelle, entre autre, je rencontre une angoisse insupportable. Cela m’incitera à poursuivre ma thérapie et à participer à un séminaire de cinq semaines appelé « Fresh beginning » dont le but est la rencontre de mon enfant intérieur blessé. Quelques années encore et je fais une nouvelle retraite de trois semaines, cette fois en isolation complète. Grâce au nettoyage thérapeutique effectué, ce fut une expérience savoureuse remarquable où j’ai pu observer un travail systématique s’opérer dans chacun de mes centres d’énergie que la tradition appelle les chakras, et où j’ai expérimenté des moments de véritable « désidentification » du mental.

Il y a encore d’autres aspects de l’enseignement bouddhiste qui infusent ma pratique thérapeutique, dont l’importance de la compassion et l’enseignement de la Prajna Paramita. La compassion est l’accueil sans limite et sans jugement de toute personne souffrante. Cela ne signifie pas n’importe comment. La première compassion doit s’adresser à soi-même, à ses besoins fondamentaux, vie privée, repos, plaisir… Je ne peux inviter à la joie de vivre que si je suis moi-même dans la joie. Mais cela signifie très concrètement d’accueillir en moi de façon également bienveillante tout autant la victime que l’abuseur, le client plein de haine, celui qui reste figé dans une attitude paranoïaque, que celui qui progresse rapidement et se dit plein de reconnaissance pour le travail qu’il fait avec moi. En vérité, tous représentent une partie de moi qu’il me faut reconnaître. Voici un des moments les plus émouvants de ma carrière : après une année de thérapie un père violeur de sa propre fille me dit, juste avant d’aller à son procès : « Monsieur Vincent, de toute ma vie vous êtes le premier homme qui m’ait respecté ». Auparavant, un avocat consulté lui avait hurlé au visage : « Niez tout, niez tout, c’est la seule stratégie de défense qui vous reste ». Il a pourtant décidé de se reconnaître coupable en comprenant que c’était la meilleure attitude possible pour prendre ses responsabilités et pour aider sa fille à se reconstruire. Je reçois plus souvent des personnes violentées mais aussi de nombreux abuseurs, des femmes tout autant que des hommes d’ailleurs. Pas seulement des abus sexuels, des violences compulsives sur les enfants…

L’enseignement de la Prajna Paramita est l’enseignement de la perfection de la sagesse : « la nature de toute chose et de tout concept est le vide ». Le sutra du cœur, très court, il tient en moins de deux pages, affirme que tous les enseignements et concepts bouddhistes disparaissent dans le vide et que, ultimement, il n’y a plus aucun attachement, ni à la sagesse, ni au profit d’aucune sorte à la méditation et aux pratiques. Le cœur est alors libéré de toute entrave. « Comme ils n’ont plus d’entraves, les bodhisattvas n’éprouvent plus de crainte et sont libérés des idées contradictoires et trompeuses. Ils parviennent au Nirvana final ». Il ne reste plus que le mantra de la Prajna Paramita : « Gate, gate, paragate, parasam gate, bodhi svaha », que je me permets de traduire – interpréter – par : « Plonger, plonger, plonger ensemble, plonger ensemble dans le mystère infini de l’existence, bonheur de l’éveil ! ». Très souvent, Marie-Anne ma compagne et moi-même, nous terminons nos séminaires en chantant ce mantra avec les participants qui en sont ravis.

Le Maître Osho

En décembre 1979 alors que je vis dans une communauté de retour à la terre au Canada et que je me prépare à devenir professeur de Yoga, je décide de faire un voyage en Inde. Je viens de lire Autobiographie d’un Yogi de Paramahansa Yogananda sur l’Inde miraculeuse des Yogis. Je tombe sur la phrase : « Quand l’élève est prêt, le Maître paraît ». Et le miracle se produit : dès mon arrivée, je me retrouve comme par hasard dans un des jardins du Maître Osho. En quelques jours, je me rends compte que j’ai découvert ce que je cherchais depuis si longtemps : un lieu plein de vie et de créativité où la sexualité est acceptée sainement et où toutes les formes possibles et imaginables de thérapie et de méditation sont expérimentées et pratiquées. Il y a en permanence jusqu’à une trentaine de programmes qui courent simultanément. Le maître mot : célébrer la vie dans toutes ses dimensions.

La place spécifique des thérapies est claire : elles sont là pour rendre possible la découverte de son essence véritable, le Soi. Elles sont le préambule à la méditation. Les techniques cathartiques et les techniques corporelles sont inséparables des pratiques méditatives. La découverte du Soi passe par l’acceptation pleine et entière de son corps et des émotions qui sont le moteur même de la recherche. Avec Osho, j’ai compris combien les différentes traditions se complètent et combien l’interconnexion entre les différentes pratiques est rendue possible par la circulation de l’information. J’ai pu expérimenter le meilleur du Bouddhisme, du Zen, du Taoïsme, des massages, intégration posturale, accupression, Qi Gong, Tantra… Une synthèse non dogmatique vécue qui a bouleversé ma vie et a orienté ma pratique thérapeutique pour toujours. Ce travail est devenu inséparable de la compréhension analytique et fonde une écoute profonde de ce qui se passe à l’intérieur.

J’ai découvert des traditions dont j’ignorais l’existence même comme les religions Jaïn ou Sikh et le Soufisme. Osho a remis des traditions oubliées au goût du jour en partant de sa propre expérience de réalisation du Soi. C’est ainsi que j’ai rencontré des Sikhs qui affirment que son commentaire sur les enseignements de Guru Nanak, le « Japuji Sahib », leur livre saint, est le meilleur qui ait été écrit jusqu’à ce jour. J’ai eu des témoignages similaires de la part de Soufis, de Bouddhistes, même de moines Zen ! Les commentaires d’Osho sont souvent inégalés, ce qui se comprend par le fait qu’il parle toujours de son expérience.

Je me souviens du début de ma première journée à l’Ashram d’Osho en décembre 1979 à Pune, la méditation dynamique : un millier de personnes qui respirent comme des soufflets de forge, qui hurlent à plein poumons, qui sautent en criant « Hou ! hou ! hou !… ». Étonné, voire sidéré… Après quelques jours, j’ai ressenti tout le bien que j’en retirais. Comme me l’a dit avec humour une des animatrices de cette méditation : « Tout dans la tête, rien dans le corps. Peut-être qu’en pratiquant cette méditation tous les jours et en y ajoutant une demi-heure de jogging, tu as une chance de faire quelques progrès ». Je me suis regardé et j’ai constaté qu’elle avait raison. Alors, j’ai fait cela tous les jours pendant deux ans.

Toujours en s’appuyant sur des éléments traditionnels, Osho a mis au point des méditations actives spécialement adaptées aux besoins du monde contemporain. Elles sont à la charnière entre dégagement émotionnel et la méditation proprement dite. Ces techniques favorisent l’émergence des émotions refoulées pour permettre à la personne de se rencontrer dans le silence intérieur. Le mouvement intense et la catharsis stimulent les sensations et calment le mental. Les maîtres de l’Orient ont souvent reconnu que l’empêchement majeur sur le chemin de l’éveil résidait dans les traces inconscientes qui encombrent le psychisme des méditants. Ces traces sont à la source de nos fonctionnements mentaux répétitifs et de notre identification à eux. Beaucoup de maîtres ne disposaient pas d’outils appropriés pour aider leurs disciples sur ce point. Par contre, d’autres utilisaient des méthodes puissantes, comme certains soufis qui demandaient à leurs disciples de parler ou même de gesticuler en charabia pendant des heures pour nettoyer le contenu refoulé de leur monde interne. Les Yogis pratiquaient Bastrika, qui consiste à respirer en s’identifiant à un soufflet de forge. Dans le Taoïsme, on trouve le Qi Gong spontané : d’abord remplir son ventre d’énergie par une respiration abdominale lente et profonde et ensuite permettre au corps tous les mouvements et sons qu’il a besoin de dégager, y compris des cris de colère ou de désespoir. Osho a intégré ces méthodes d’une façon systématique dans des formats pratiques et adaptés à notre époque. Ce sont en particulier les méditations « Dynamique » et « Kundalini » où une grande place est donnée à la catharsis et à la danse libre.

Il a aussi mis au point trois processus qu’il a appelé des thérapies méditatives : la « Mystic rose », la « No Mind » et la « Born Again ». C’est ainsi que dans le processus de la Mystic Rose, j’ai fait de mon mieux pour retrouver le rire de l’enfant trois heures par jour pendant une semaine, suivi d’une deuxième semaine à pleurer toutes les larmes de mon corps également pendant trois heures, pour terminer par une dernière semaine de trois assises silencieuses de cinquante minutes suivies chacune de dix minutes de danses libres. Dans la No Mind, que je pourrais traduire par « mental zéro », j’ai fait une catharsis d’une heure de charabia suivi d’une heure d’assise silencieuse, des séances de deux heures répétées pendant dix jours d’affilée. Enfin selon le même format dans la « Born Again », j’ai laissé le petit enfant s’exprimer spontanément pendant une heure suivi d’une assise d’une heure, le tout répété chaque jour pendant dix jours. Les effets de légèreté, d’innocence et de spontanéité retrouvée se font sentir encore aujourd’hui une vingtaine d’années plus tard. Mes clients qui acceptent de passer par de telles techniques constatent une accélération de leur processus thérapeutique.

Le Tantra

La démarche tantrique, un véritable parcours initiatique à valeur universelle me semble pouvoir intégrer toutes les autres traditions. Elle est magnifiquement exposée dans l’architecture et l’iconographie des temples de la période d’or du Tantra en Inde, du 9ième au 12ième siècle de notre ère, en particulier ceux de Khajuraho. La première frise de la base des temples est ornée de symboles représentant l’énergie universelle indifférenciée, le prana. La deuxième présente des symboles proches du Yin et du Yang taoïstes exprimant la rupture de l’unité en dualité, ce qui permet le jeu de la création. La troisième frise montre le monde des pulsions : des scènes de guerre et de violences ainsi que toutes les formes possibles de sexualité entre normalité et perversions allant jusqu’à la zoophilie. Toujours en s’élevant, s’épanouit une statuaire érotique raffinée et sensuelle à la gloire du corps humain, dont plusieurs couples. On y trouve des musiciens et des danseurs, tout ce qui a trait à la beauté… Plus vous élevez votre regard, plus les personnages inspirent la tranquillité. D’érotique, la sexualité devient hiératique et méditative sous la forme de posture de yoga à deux. Les dieux et déesses sont maintenant côte à côte, silencieux et rayonnants. Puis, ce ne sont plus que dentelles de pierre, frémissements et vibrations, jusqu’au sommet des tours. Tout en haut, un anneau rayonnant dans toutes les directions représente un fruit tropical dont la particularité est d’être amer quand on le met dans sa bouche, mais qui devient ensuite savoureux et sucré. C’est le fruit de la démarche du yogi tantrique qui peut se révéler parfois si douloureuse et si exigeante. Vous pouvez ensuite pénétrer dans le temple lui-même par différents paliers et vestibules qui aident l’adepte à quitter le monde extérieur, lieu de tous les désirs, vers le Saint des Saints, lieu de méditation et de transcendance, où seuls les initiés suffisamment préparés ont le droit de séjourner.

De toutes les voies spirituelles que j’ai abordées au cours de ma vie, le Tantra me semble être la plus complète et la plus apte à s’intégrer directement dans une démarche de thérapie psychocorporelle et transpersonnelle. L’énergie de notre monde pulsionnel, y compris la violence la plus extrême et toutes les formes de sexualités, toutes les émotions sans exception, sont la materia prima qui peut servir aux transformations les plus élevées. Le plaisir a sa place mais la souffrance aussi. Tout ce que j’ai dit du Bouddhisme fait également partie du Tantra. D’ailleurs le Bouddhisme tibétain se définit comme un Bouddhisme tantrique, un hybride entre l’enseignement du Bouddha d’une part, le Tantra et le chamanisme qui lui sont contemporains d’autre part. Osho s’est largement inspiré des temples de Khajuraho et de l’enseignement du Maître tantrique Gorakh Nath qui en aurait inspiré la construction. Comme le Taoïsme, le Tantra présente une topologie énergétique sophistiquée. J’ai d’ailleurs découvert le Tantra en même temps que le Tao sexuel dans l’ouvrage classique « Le Tao de l’art d’aimer » de Jolan Chang, et en même temps que les remises en cause radicales de l’antipsychiatrie anglaise de David Cooper et de Ronald Laing. Cela a constitué au début de ma trentaine un mélange détonant qui m’a permis de faire exploser mes conditionnements religieux et sociaux sur la sexualité et sur la relation amoureuse, ce qui n’a pas été à l’époque, je peux le reconnaître maintenant, sans dommage pour ma femme et mes enfants. Par contre, j’y ai retrouvé le droit à la sensualité et au plaisir, à l’intensité de mes émotions, joies, rires, colères…, ce dont je manquais cruellement. La vie amoureuse profondément investie émotionnellement dans la durée est une école tout à la fois exigeante et pleine de plaisirs. Je me découvre dans le miroir que l’autre représente. Une vie sexuelle profondément et intensément vécue enracine, redresse, réveille et fait circuler l’énergie vitale. Elle donne accès à la pleine puissance de l’être. Mais elle réveille aussi nos frustrations, nos blessures les plus cachées et les plus inavouables. Cette expérience du Tantra est toujours présente tant dans ma vie personnelle que dans l’approche de mes clients. C’est une évidence qu’un thérapeute bien dans son corps et dans sa vie amoureuse est un exemple vivant et une inspiration pour ses clients.

Les symboles tantriques primordiaux qui dateraient de plusieurs millénaires, ont survécu partout en Inde. Au cœur des temples, la vulve ouverte de la déesse Shakti s’offre au phallus dressé et radieux du dieu Shiva. Cet objet de culte exprime le ravissement de la création qui retrouve son créateur, les forces naturelles investies par la conscience. Cette union s’opère à l’intérieur de chaque être humain. La conscience visite et habite progressivement l’être tout entier grâce à l’écoute des ressentis, des images, des pensées, des émotions. Cela a le pouvoir de déclencher un état vibratoire orgasmique. La conscience portée intentionnellement sur des lieux précis du corps, particulièrement dans ce qu’on appelle les Chakras, provoque l’éveil d’un frémissement extatique qui se développe étape par étape jusqu’à la réalisation finale. Le Tantra réhabilite la rencontre amoureuse comme chemin d’éveil, à la condition d’écouter attentivement toutes les manifestations du désir et du plaisir, pas de s’y identifier aveuglément. Dans cette écoute, l’énergie sexuelle ouvre de nouvelles voies et de nouveaux centres, des formes de plaisirs de plus en plus subtils, des espaces de plus en plus vastes. Un contact, un regard, une caresse de l’amoureux(se) et tout commence à s’animer à partir du centre sexuel ou de celui du cœur. Cet enseignement m’aide à comprendre ce que mes clients expérimentent dans leur processus d’éveil à eux-mêmes par le biais de l’écoute des ressentis émotionnels et sensoriels.

L’approche tantrique, c’est encore plus que cela ! C’est la perception de l’intrication de toutes les manifestations de l’être, acceptée sans choix ni rejet, c’est le jeu infini des transformations. Les Chakras font le lien entre le vécu corporel, émotionnel et l’inconscient individuel et collectif. Ils sont aussi des lieux de résonance entre personnes dans toutes relations. En eux s’opère l’alchimie des énergies vitales, sexuelles et émotionnelles par la conscience et par l’amour. Le Tantra est le système le plus ouvert et le plus complet qui accompagne quotidiennement ma vie personnelle et ma pratique professionnelle. Les approches thérapeutiques occidentales y trouvent naturellement leur place.

Voici l’exemple d’une jeune femme dans la magnificence d’un début de trentaine. Ses relations amoureuses sont une catastrophe à cause d’une histoire compliquée liée à des adultes abusifs. Histoire classique avec des variantes infinies ! J’essaie de l’accompagner dans ses ressentis quand elle aborde un homme. En séance, je l’invite à suivre dans son corps ce qui se passe à l’évocation de son amant : chaleur dans le sexe, élancements de lumière dans le ventre… C’est une exploration éminemment tantrique qui rejoint la recherche de la pleine conscience bouddhiste. Puis pour elle, tout s’arrête, cela ne monte pas au cœur, ne le nourrit pas. Des images et des sensations viennent parasiter le processus, les attouchements du grand-père, les conversations avec l’oncle, les trahisons d’un ex amant qui l’a trompée de façon éhontée. Sensations de nausées, la poitrine et la gorge brûlent. Nous en sommes à une phase de nettoyage du plan émotionnel énergétique. Ce nettoyage en cours va lui permettre d’aborder la magie de la sexualité, de son lien avec le cœur et de ce qui est reconnu comme alchimique dans le Taoïsme et le Tantra.

Contribution d’autres traditions

Je voudrais encore expliquer combien d’autres traditions ont influencé le devenir de ma pratique, lui ont donné leur saveur spécifique et lui ont fourni de multiples outils. Je cite : le Taoïsme pour le travail corporel et énergétique, pour la compréhension des problèmes de santé en rapport aux émotions et à la circulation dans les méridiens de la MTC, pour la pratique du Qi Gong, des arts martiaux, et pour les techniques de dégagement émotionnel par acupression ; le Zen, pour sa rigueur, son esthétique, son parfum ; le Védanta avec l’enseignement du sage Ramana Maharshi à la base du processus des « Séminaires intensifs vers l’illumination » de Charles Berner. Ces séminaires offrent une voie rapide qui traverse sans les négliger toutes nos fausses identifications avec leurs conséquences émotionnelles, pour atteindre qui nous sommes vraiment. Le chamanisme amérindien a contribué à m’ouvrir le cœur à tous les êtres de la nature. Les pratiques en cercle de danse et de « Zikrs » des Soufis permettent à chacun de dépasser ses limites dans l’enthousiasme d’un effort partagé.

Toutes les traditions que j’ai citées m’ont rendu sensibles aux chants et aux danses traditionnelles qui maintenant tiennent une large place dans nos séances de groupes. Les participants apprécient de pratiquer les mantras indiens et tibétains, les Zikrs soufis et les chants d’Afrique ou d’Amérique car ils en ressentent immédiatement les effets. Leur énergie est stimulée, transformée, affinée. Ils sont invités à célébrer la vie.

Un témoignage

Laissons maintenant la parole à Catherine pour qu’elle nous donne son témoignage sur ce qu’un être, même très blessé, peut atteindre comme état de conscience. Elle m’a appelé il y aura bientôt huit ans pour que je la suive en thérapie. Elle est dans un état lamentable : tentatives de suicide à répétition, passé marqué par les pires violences, plusieurs hospitalisations d’urgence en psychiatrie, handicap physique important, incapacité d’assumer sa profession malgré son intelligence et ses diplômes… Commentaire de mon superviseur : « Il n’y a pas un thérapeute sur cent qui accepterait une telle cliente ». Je l’ai prise pourtant parce que j’ai été touché par son cri de détresse et aussi parce que mon intuition me disait qu’elle avait une authentique recherche spirituelle. Voici le rapport d’une de nos dernières séances en décembre 2013 :

« Depuis quelques semaines je sens que quelque chose en moi se transforme. Je me sens devenir femme. Je me laisse pousser les cheveux, je joue avec les parfums. Sentiments inconnus et étranges. Est-ce l’envie de séduire ? Je me regarde dans un miroir et j’aime ce que je vois… Pour la première fois ! Ces yeux qui pétillent, ce regard… J’admets que je peux plaire ».

– Peux-tu m’expliquer ce qui a changé ?

– Cet état se développe depuis ma dernière participation au séminaire intensif « Qui suis-je ? ». Étrange, se reconnaitre séduisante après un séminaire de méditation ! Depuis, une évidence me saisit : je suis juste là. La nuit dernière, j’aperçois la pleine lune par un petit bout de fenêtre et ce matin, la magnificence du soleil levant. La nuit, le jour, tout change et c’est pourtant toujours le même état. Comme la respiration. C’est toujours le même processus, inspirer, expirer. Pourtant chacune de mes respirations m’apparait maintenant comme entièrement différente. Et cela réagit partout en moi, pas seulement dans ma tête. Avant, j’aurais pu dire à une collègue de bureau : « Quel beau lever de soleil ce matin ! » sans vraiment le ressentir. Quand je suis dans cet état de présence à moi-même, toutes mes cellules battent à l’unisson. Emerveillement, communion… Un enfant qui s’extasie. C’est chaque cellule qui savoure le spectacle du lever de soleil, véritablement orgasmique. Une partie de moi disparait. Cette présence fait que la partie intellectuelle…, non, c’est plus que cela : la vision habituelle de moi, la façon dont je me perçois habituellement, n’est plus là. Je me vois sous un autre angle.

– Est-ce que cela change la manière dont tu perçois ton corps ?

– Je le sens plus fluide, plus unifié.

– Et ton rapport avec la douleur ?

– Quand j’ai mal, je ne m’en fais plus une histoire, j’en prends soin. Je réagis comme une mère avec son enfant. Je me masse les endroits douloureux. J’utilise des outils que j’ai appris dans différents séminaires, des visualisations… Le plus grand changement ? Je le fais avec amour. Je ressens plus d’amour pour moi, beaucoup plus. C’est la différence qu’il y a entre un médecin qui soigne les gens pour gagner sa vie et celui qui les aime. Demain, j’ai un rendez-vous chez le dentiste. Il semble que je n’anticipe plus. Quand j’y serai, je verrai bien comment je vais réagir, ou plutôt comment cela va réagir dans ce corps. Tu sais que ces derniers temps, j’ai beaucoup exploré ma peur de la mort. Je vais mourir un jour, c’est une évidence. Maintenant, quand j’y pense, je ressens un sentiment de peur devant cette évidence, puis tout se détend en moi. La pensée de la mort me pousse à vivre encore plus dans l’instant. Il me faut cultiver cette présence, cet état pour être prête le moment venu. Rien ne me permet de dire si j’aurai peur ce jour-là. Cela s’est ancré durant les dernières semaines, un sentiment d’infini. Mon mari est plus âgé que moi. Son corps se transforme. J’y passerai aussi selon le déroulement naturel des choses. J’ai quarante-cinq ans. La ménopause qui approche, qu’est-ce que cela signifie pour moi ? En tout cas, cela vibre tellement en moi que je ne peux plus faire abstraction de mon corps.

Stop ! C’est comme si j’entendais « Stop » en moi. Un sentiment de complétude. Sensation d’avoir recollé, plutôt replacé les morceaux du puzzle éparpillés depuis vingt-cinq ans. Avec mon mari, plus de peur, plus d’images d’abus, complètement là, énergie, puissance et douceur. Je me suis sentie androgyne. Nous savourons. En apparence, rien d’extraordinaire mais il s’est passé quelque chose dans notre rencontre qui m’a bouleversée, sidérée. Les miracles sont possibles. Il a éprouvé du plaisir. Pas mécanique, il était bien, tout simplement. Comme moi ! Je n’ai plus besoin de pleurer pour obtenir quelque chose comme par le passé. C’est très intérieur et cela rayonne. Je me sens différente, complète, intégrée, enfin mature dans ma relation. Plus de violence, de la douceur. Je me suis approchée de lui, je l’ai abordé différemment. Je ne m’attendais même plus à une réponse, après tant d’années. Il m’a surprise, nous étions sur la même longueur d’onde ».

Catherine et moi, nous avons poursuivi la séance sur le mode chamanique du Hoʻoponopono des Maoris, le pardon. Je lui ai demandé pardon pour toutes les violences qu’elle a subies. Nous avons exploré ensemble tous les niveaux de la demande de pardon : reconnaître en soi les endroits où nous avons été abusifs envers les autres. Plus profondément encore, reconnaître d’avoir été et d’être encore trop souvent abusif envers soi-même, surtout dans le discours intérieur et dans les jugements que nous nous faisons. Nous avons terminé cette séance dans un état d’amour difficilement exprimable mais si palpable. Cet état d’amour est l’essence de la manière dont je désire accompagner les êtres qui s’adressent à moi. Thérapie et spiritualité ne sont plus qu’une seule et même chose.

Parmi les personnes que j’accompagne en thérapie, j’identifie deux types de personnes. Il y a ceux qui viennent parce qu’ils reconnaissent une souffrance dont ils veulent être soulagés sans autre perspective. Dès qu’ils vont mieux ou dès qu’ils perdent espoir, ils s’en vont. Il y a ceux qui, au travers et peut-être grâce à leur souffrances, sont animés par une recherche d’intériorité, une recherche de sens. Il y a bien deux niveaux, celui du soin à apporter à la blessure et celui d’une voie initiatique par laquelle la souffrance trouve un sens.

Ces deux niveaux ont constamment été présents dans tout le processus thérapeutique de Catherine. L’un et l’autre se sont éclairés et dynamisés mutuellement. Dans les moments émotionnellement les plus sombres, je pouvais m’appuyer sur ses expériences intérieures, revenir à la présence au cœur, aux paroles que lui avait adressées un maître indien. L’acceptation et la compassion qu’elle a développées envers elle-même dans l’amour éprouvé pour cette petite fille violentée ont joué un grand rôle dans son développement spirituel pour la mener jusqu’à son état présent. Après deux années de thérapie individuelle qui ont commencé par trois et même quatre séances par semaine, Catherine a réussi à participer à des séminaires de groupes. Notre programme reprend les grandes étapes archétypales de la psychologie jungienne. Elle en est arrivée peu à peu à la réalisation du Soi selon Jung et Ramana Maharshi alors que, dans le même temps, elle a repris brillamment ses fonctions de secrétaire de direction dans une grande administration. Cela signifie-t-il que son processus avec moi soit pour autant terminé ? Je ne le pense pas. D’abord, en fonction de son passé : l’état qu’elle découvre est fragile et demande soutien et protection. Même si elle est de plus en plus capable d’en demeurer le témoin bienveillant, elle doit gérer à l’occasion des remontées émotionnelles dramatiques. Le travail sur l’enfant et le parent intérieur joue un grand rôle.

Catherine a maintenant développé une autonomie remarquable pour gérer son monde pulsionnel et les séances s’espacent. Selon le point de vue du Zen, l’état auquel Catherine accède n’est pas la fin du travail mais un nouveau début. Cet état s’appelle le « Houa Tou », littéralement ce qui existe au-delà du mot. Maintenant il lui faut : nourrir cet état, rester en contact avec la réalité la plus profonde qui est habituellement cachée par nos fonctionnements mentaux et émotionnels. Cela en poursuivant ses activités quotidiennes, en rencontrant des conflits externes ou internes qui sont inévitables. L’histoire de Catherine est exemplaire parce qu’elle montre bien l’intrication des différents niveaux, corporel, spirituel, psychothérapeutique, professionnel, relationnel, familial, amoureux… Dans mes accompagnements, je m’efforce de respecter ces dimensions qui sont toujours présents dans des proportions variées.

Pour terminer voici un poème d’un grand maître bouddhiste du moyen âge indien, Shantideva, extrait de son traité sur la compassion « Le guide du mode de vie du Bodhisattva ». Il exprime merveilleusement l’élan compassionnel qui devrait animer les psychothérapeutes tout autant que les enseignants spirituels toutes techniques confondues. Thérapeutes et clients, nous sommes tous un et la souffrance de chacun résonne en tous.

Puissé-je être le docteur et le remède
Puissé-je être le médecin bienveillant
Pour tous les êtres souffrants de ce monde
Jusqu’à ce que chacun d’eux soit guéri.
 
Puisse une pluie de nourriture et de boisson descendre
Pour effacer la peine de la soif et de la faim
Et durant ces éons de famine
Puissé-je moi-même devenir nourriture et boisson.
 
Puissé-je devenir un trésor inépuisable
Pour ceux qui sont pauvres et démunis
Puissé-je devenir toutes ces choses dont ils ont besoin
Et qu’elles soient déposées tout à côté d’eux »
Shantideva