IKARWA, L’aube d’une ère nouvelle

Dominique avec des enfants en Colombie

El Amanecer de un Nuevo Tiempo
L’aube d’une ère nouvelle
IKARWA, Sierra Nevada de Santa Marta, Colombie

Septembre 2012

Par Dominique Vincent

J’offre ces mots en gratitude à notre mère la terre. Je les écris en contribution au travail de maintien de l’équilibre du monde et de la vie qu’effectuent les communautés indiennes de la Sierra Nevada de Santa Marta, les Kogis, les Arhuacos, les Wiwas et les Kankuamos. Je les adresse à tous ceux pour qui l’amour et la survie de la terre et de ses enfants se trouvent au premier plan de leurs pensées, de leurs intentions et de leurs actions.
Ceci n’est pas un journal officiel de l’évènement ni un compte rendu exact. Je n’ai pris aucune note au cours de ces quatre jours et j’écris de mémoire pour partager mes ressentis et mes découvertes. En fait, j’écris pour plusieurs sortes de lecteurs : D’une part pour ceux qui auraient aimé participer à cet évènement, qu’ils n’aient pu s’y rendre pour quelque raison que ce soit, peut-être tout simplement parce qu’ils n’ont pas été prévenus de sa tenue. D’autre part pour nos nouveaux amis de la Sierra Nevada, les indigènes et ceux qui travaillent en collaboration avec eux. Que ce texte leur permette de mieux nous comprendre, de sentir que beaucoup à travers le monde les soutiennent, de nourrir leur réflexion pour le futur. Enfin, j’écris pour tous ceux qui se sentent concernés par le devenir des sociétés indigènes primordiales et non « primitives », et pour tous ceux qui s’inquiètent du devenir de notre planète. Nos avenirs sont liés. A tous, merci de me lire.

En Route

Une fois de plus, je suis dans l’avion. Cette fois-ci, ce n’est pas vers l’est, vers l’Orient, l’Inde, la méditation, le Tantra, mais vers le nouveau monde, la Colombie. Ma compagne Marie-Anne, Rahina pour les intimes, et moi-même, Dominique ou Masta, nous sommes en route vers la « Sierra Nevada de Santa Marta ». Nous répondons à l’appel des peuples premiers de ce pays. « La terre est en grand péril. Nous n’avons plus la force suffisante pour la maintenir en vie. Nous avons besoin de la contribution des « petits frères » – c’est ainsi qu’ils nomment tous les autres peuples. » Depuis des temps immémoriaux, ils considèrent avoir reçu de leurs pères, la responsabilité de gardiens de la terre, vivant au cœur du monde, la Sierra Nevada, chaîne de montagnes qui a effectivement la forme d’un cœur. Nous répondons à leur appel pour un rassemblement des quatre nations de la Sierra, les Kogis, les Arhuacos, les Wiwas et les Kankuamos. Plus d’une centaine de leurs sages, les Mamos, et une soixantaine de petits frères de toutes origines ethniques devraient participer à des cérémonies, des prières, des rituels pour la guérison de la terre, et mettre leurs réflexions et leurs forces en commun. Nous faisons partie de ces privilégiés et nous en portons la responsabilité. Nous sommes déjà profondément engagés depuis de nombreuses années, je pourrais dire depuis notre enfance, dans des processus qui visent à la sauvegarde de la vie sur terre. Nous sommes prêts à écouter leur message du mieux que nous pouvons et à le répercuter en Europe.
Lundi 15 Août 2011, vol 422 Paris-Bogota. Assis sur mon siège, je réfléchis sur mes intentions. Je désire participer aux rituels pour la terre, m’y impliquer avec toute la force de conscience et d’amour dont je suis capable. Je ressens toute la valeur de leur invitation, de ce que cela représente de dépassement de leurs extrêmes souffrances, leurs frustrations et leurs rancoeurs, dues à ces peuples qui les ont détruits. En tant que Français, aux côtés des Espagnols, des Anglais, des Portugais, nous sommes responsables d’un génocide presque total, humain et culturel, des premiers habitants des Amériques, génocide qui, en certains lieux, se poursuit jusqu’à nos jours. De 500 000 à 1 000 000 d’Indiens vivaient dans la Sierra quand les Européens sont arrivés il y a environ 500 ans. Il n’en reste qu’une cinquantaine de mille. Bien sûr, on ne peut affirmer que tous ont été massacrés. Les maladies apportées par les européens seraient responsables de plus de morts que les guerres. J’ignore aussi combien se sont adaptés tant bien que mal en se mêlant aux envahisseurs de gré ou de force. Cependant, beaucoup sont morts au cours de guerres indigènes et en esclavage dans les mines de métaux précieux.
Le métissage a été très important pour l’assimilation à la culture dominante des envahisseurs. La civilisation de la Sierra fut une des plus grandes et des plus sophistiquées de l’Amérique précolombienne, aux côtés des Mayas, des Aztèques et des Incas, ce que les archéologues et anthropologues sont en train de découvrir depuis peu. Les vestiges sont éloquents : Une ville retrouvée dans la jungle, « la Ciudad Perdida », la cité perdue, l’art et l’artisanat, de nombreuses sépultures souvent en cours de pillage, et aussi une spiritualité, une vision du monde où la relation à la terre vivante tient une place majeure. Cette spiritualité, nous en avons tant besoin au moment où il nous faut faire le bilan des destructions dues à notre mode de vie dévastateur… Je me mets à leur place. J’essaie de ressentir ce qu’ils peuvent ressentir en nous voyant arriver chez eux, ou plutôt dans ce qu’il reste de leur chez eux, quelques fragments perdus dans les parties les plus inaccessibles de la montagne. Quelles hécatombes, quelles humiliations, guerres, maladies, spoliations de terres en 500 ans d’histoire ! Certains, particulièrement les Kogis, se sont réfugiés dans les parties les plus désolées de la Sierra pour ne pas être assimilés, pour préserver leurs traditions, leur mode de vie et pour continuer à exercer la fonction que leur ont donnée leurs pères : maintenir l’équilibre du monde.
Mon intention est bien de rencontrer ces indiens, de me rendre assez disponible pour qu’ils sachent que je reconnais que la mission qu’ils assument est aussi la mienne. J’y vais aussi pour contribuer à une réconciliation fondamentale en reconnaissant du fond du cœur qu’ils ont quelque chose à m’apporter, à m’enseigner quand à ma relation à l’univers, à la nature, à la terre mère. De reconnaître qu’ils ont quelque chose d’essentiel à nous transmettre, peut les aider, je l’espère, à se réapproprier toute la valeur de leurs connaissances après ces siècles d’arrogance et de destruction. J’y vais pour apprendre, ouvert à me laisser transformer au sein du champ d’énergie de la Sierra qu’ils protègent de tous leurs soins.
Je souhaite profiter de cette rencontre pour approfondir auprès d’eux mon lien intime avec la terre, les éléments, le soleil et tous les astres du ciel, et finalement, avec mon propre corps, mon propre cœur. Il y a bien des années, j’ai reçu d’un chamane formé au Pérou, Paul Goodberg, le premier degré de l’initiation de ceux qui font tomber la pluie. Cette première étape consiste à comprendre qu’il ne s’agit pas d’établir un pouvoir quelconque sur les éléments, ce qui est la vision de l’homme dit moderne, mais d’ouvrir sa sensibilité, de retrouver son lien de cœur avec tous les êtres de la nature. Il m’a enseigné une méditation du cœur à cœur avec tous les êtres de la nature. Cette méditation fait toujours partie de ma pratique quotidienne et ne cesse d’ouvrir de nouveaux espaces intérieurs. J’ai grande envie de poursuivre mon chemin sur cette voie auprès de nos hôtes. Chez les Kogis, l’apprenti Mamo peut passer jusqu’à 18 années de sa vie dans des grottes sous la direction de maîtres pour rencontrer la terre mère, pour se nourrir des mystères de la vie, de la terre, de l’univers. Ils ont certainement bien des mystères auxquels nous initier. Je désire continuer auprès d’eux la quête qui m’a mené plus de 20 fois sur les routes de l’Inde. Cela ne pourra qu’enrichir mes échanges avec mes amis et partenaires, mes clients, les participants des séminaires de formation que j’anime avec Marie-Anne.
Voilà l’essentiel de mes intentions, auxquelles il faudrait ajouter mon désir d’apporter ma contribution à la préservation de leurs territoires, menacés plus que jamais par de grands projets hydroélectriques et miniers. Je veux participer aussi dans la mesure de mes moyens au rachat légal d’une partie de leurs terres actuellement occupées par des paysans colombiens. Nous sommes le lundi 15 Août. La première rencontre est prévue pour demain soir à l’hôtel Sonesta de Valledupar. Après, je ne sais pas.

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