Souffrance et mort, l’ultime défi

A tous ceux qui ont vécus ou qui sont en train de vivre un grave accident de santé. Je vais tenter de dire avec pudeur ce que la pudeur empêche souvent de dire.

Tant de souffrance
Tout bascule en un instant
Du décor à l’envers du décor
Ambulance
Le bloc
Infirmières, chirurgiens,
Scanner, IRM
Pompe à morphine
Supporter l’insupportable douleur
Dure comme du métal qui explose les os
Insupportable, extrême et pourtant qui augmente chaque jour
Angoisse, cauchemar, nausée, effroi
Nuits si longues
Que reste-t-il ?
Les mains vides, solitude, dégoût
Peur de mourir et désir d’en finir se marient
La nuit noire.

Mon amour, aide-moi, c’est plus que tout ce que je pouvais imaginer
Aide-moi, je t’en supplie
Je vois bien dans tes yeux que tu m’aimes de tout ton cœur
De toute ton âme
Que tu souffres de me voir tant souffrir
Que tu souffres de ne pouvoir m’aider
Tu voudrais même prendre ma souffrance sur toi
Mais c’est impossible
Le fond de l’abîme se visite seul
Pourtant je sais que sans ta présence constante
Je ne serais plus là pour écrire ce que j’écris

Espoir, désespoir
Une autre, toute proche, est morte cette nuit
Et moi je survis
Improbable sortie d’hôpital
Ce jour arrive
L’a porte s’ouvre
Le ciel est là,
Le soleil m’éblouit
Le grand air emplit mes poumons
Miracle!
Des larmes de gratitude me submergent à la vue de quelques fleurs
Des visages, des sourires
L’importance magique
La nécessité impérieuse, absolue, de regarder dans les yeux
J’ai besoin de connexion
De sentir dans le regard des autres l’étincelle de vie
de présence, de compassion
Le serveur du restaurant
Le cordonnier assis dans son étal
le touriste japonais
Le choc quand je ne perçois pas cette étincelle
Elle est chez presque tous, riches ou pauvres, dans cette Inde immense, magnifique et terrible
J’ai besoin de me retrouver humain parmi les humains
Une étoile dans les yeux
Alors que je sens encore un pieds ailleurs
Un ailleurs que je n’ai pas visité jusqu’au bout
mais que je sais m’attendre
Tout proche ou dans un lointain incertain

Convalescence
Jour après jour, réapprendre l’équilibre
Réapprendre à marcher
Le miracle de marcher
De voir les vagues
De sentir l’eau ruisseler sur mon corps
La brûlure du soleil des tropiques
Survivre?
Non, vivre
Vivre à fond
Intensément, totalement
Chaque instant
Le voile s’est-il déchiré
Ne serait-ce que l’espace d’un éclair?
Non, je n’ai pas été au bout du tunnel,
Pas d’expérience de mort imminente
J’en suis encore à lire l’expérience des autres
Et pourtant demeure en moi un appel immense
Paradoxal
Aimer, aimer encore, encore plus
Ressentir et accueillir la peine
La mienne
Celle des autres si proches
Remercier la vie

Que sera ma mort
Que sera la tienne?
Vivre avant de mourir
Mourir avant de mourir
Pour vivre totalement
Ce que la vie offre à chaque instant
Plonger dans la lumière
Ici, dans l’au-delà
Surtout tout de suite
Sans aucune attente pour le lendemain

Qu’est ce qui m’a le plus aidé
La place de l’autre
Son amour, sa présence
Celle du Maître
Sa musique, ses enseignements
Le seul repère quand tout est balayé par la douleur extrême Et par l’angoisse absolue
Amour, méditation, prière
Plus rien ne reste
Seulement une soif des paroles du Maître
Le regard et la main de mon amour

Alors, aujourd’hui
Plonger dans la lumière
Abandon et confiance
Un élan d’amour, un saut dans l’océan
Vivre chaque instant tous les sens en éveil
Avec amour et gratitude
Vie si belle, si mystérieuse et si fragile.
Je sais que mon expérience est tout à fait ordinaire, que tant d’autres l’ont vécue, la vivent ou la vivront
Peut-être tout le monde
Tous frères et sœurs
Que reste-t-il donc de plus important dans nos vies que l’amour partagé ?
Et l’amour, c’est toujours un choix,
Le choix de l’instant

Dominique Vincent