CARNET DE VOYAGE : chemin pour l’accréditation à l’animation du Jeu du Roi. Par Frédérique Varennes

Mémoire de fin de formation de Frédérique Varennes pour l’accréditation de formatrice-animatrice JDRR

Le JDRR a constitué un creuset de découverte de moi-même et de mon rapport aux autres d’autant plus précieux qu’impossible à expérimenter dans la vie quotidienne.

Les territoires d’exploration ont été innombrables, et je me bornerai à citer les plus marquants, comme dans le carnet de bord d’un voyage au long court

 

 J’ai appris notamment :             

  • Comment découvrir la partie non conscientisée de moi-même, que je vais appeler « Le fond de la marmite » : invisible et inaccessible, cette partie est capable de donner un gout de brulé à toute ma soupe intérieure…. Ce « fond de marmite » s’est révélé notamment :
    • dans le langage corporel, qui est devenu pour moi autant si ce n’est plus lisible que le langage parlé.
    • dans les interactions personnelles, où il ne parvient plus à être contenu par des limites normatives conscientes.
  • Comment explorer mon monde intérieur, et y régner avec joie comme dans un royaume, en me connectant à la source d’abondance ?
  • Comment abandonner la dictature de la peur, en me désidentifiant de mes émotions, en voyant et apprivoisant mes rôles et mes personnages ?
  • A rendre consciente l’histoire racontée par mes personnages, qui crée une illusion de séparation et me coupe de ce qui est.
  • A voir s’estomper l’illusion de séparation, et renouer le lien avec la Vie belle et bonne.

 

La gratitude m’envahit, spontanée, pour mes frères et sœurs de chemin qui ont eu le courage de parcourir ce chemin vers soi-même, pour Blandine Rotureau qui a accompagné les apprenants ou « arpetes » avec indulgence et bienveillance, pour Dominique Vincent et Marie-Anne Gailledrat qui ont élaboré et peaufiné ce jeu de guérison, de réconciliation et de reliance.  

 

LE LANGAGE DU CORPS

Le corps parle, mon corps parle, le corps de tous et toutes parle, et tous les corps s’entendent et se répondent – parfois à l’insu de ceux qui les habitent…

Ce langage corporel m’était déjà accessible grâce aux enseignements que j’ai reçu des animaux : les chats, les chiens mais surtout les chevaux qui ont été mes maitres.

Ils m’ont appris que je peux communiquer, c’est-à-dire exprimer et comprendre, en dehors du langage parlé. Ils m’ont aussi appris que : ce que je ne veux pas dire, par honte, peur, retenue, inconscience, s’exprime très clairement dans chacun de mes gestes, dans mes attitudes, jusque dans mon immobilité.

Ils m’ont également appris que ce que j’ignore moi-même de moi est exprimé par mon corps, et immédiatement vu et compris par ceux qui savent « sentir » …. Combien de cavaliers s’étonnent encore que les chevaux sentent leur peur et s’en affolent, tandis que coincés dans leur armure de playmobil, ils abordent leurs chevaux carapaçonnés dans l’illusion opaque du « même pas peur » ….

Le jeu du Roi m’a offert l’occasion de mieux expérimenter, de rendre plus conscient ce langage.

Les tremblements : J’ai senti mon corps trembler à maintes reprises, et de tant de façons …. Petits tremblements discrets d’un malaise encore enfoui et flou, tremblements puissants de la colère qui monte, tremblements incontrôlables du tsunami de colère immémoriale, tremblements irrépressibles de terreur si puissante que mon esprit les avait effacés, tandis que mes cellules, mes os, mes fibres musculaires, mes tendons et ma peau ne l’avaient jamais oubliée. Jusqu’aux crises de tremblements incontrôlables et salutaires, secouant les mémoires des tissus et des cellules pour les débarrasser des peurs fossilisées, comme un chien mouillé s’ébroue pour se sécher…

Et les tremblements vibratoires délicieux montant de la terre mère, depuis la plante des pieds et leur arche tendue, le long des jambes, se rejoignant dans le périnée depuis le gros orteil, vidant l’abdomen de ses tensions, libérant le diaphragme, expansant le cœur, traversant le verrou de la gorge, formant une focale dans le crâne pour me relier aux cieux….

Le langage du corps : le mien et celui de mes alter égo : 

Les mouvements ou l’absence de mouvement de mes frères et sœurs de chemin deviennent lisibles et clairs, plus précis et plus authentiques que leurs paroles.

Les mouvements du dos, qui se voute par résignation, honte, peine, absence de détermination, ou se redresse dans une expression sincère et touchante d’espoir. Le dos parle comme un maitre étalon de notre structure et de notre rapport à la puissance, aussi voyant qu’une enseigne de néon. Son affaissement fait entendre comme le sifflement d’un pneu crevé, tandis que l’élan de vie s’échappe doucement par le corps devenu poreux, privé de cadre. Notre structure, notre cadre, s’intériorise et se manifeste par le dos.

Son redressement est celui du perce-neige, qui jaillit après l’hiver sous l’effet de la sève, et permet aux tissus si délicats de la jeune pousse de percer la croute durcie du gel, à pointer vers le soleil et à tourner sa petite tête vers le ciel, vulnérable et invulnérable tout à la fois, infiniment et indéfiniment résiliant, encore et encore …

Nos yeux, incapables de se lever et collés à la terre ou perdus dans le vague, agités de mouvements frénétiques ou fixant sans regarder, si tendus qu’ils pourraient sortir de leurs orbites ou semblant se retourner à l’intérieur et cacher leur regard, nos yeux sont bien un hublot ouvert sur notre âme…

Nos mains, ouvertes et accueillantes ou torturées, nouées, frénétiques ou sereines, nos ongles martyrisés et rongés ou si soignés qu’ils interdisent le contact au monde…, elles parlent si clairement de notre rapport au monde, aux autres, elles disent notre avidité ou notre peur du contact…

Et nos pauvres pieds, si souvent muselés et prisonniers dans les prisons chaussures, rendus fragiles et craintifs par cet enfermement, effrayés et vulnérables dès qu’ils connaissent un peu de liberté, s’agitant comme des oiseaux effrayés quand l’émotion nous gagne, nos orteils incapables de prendre racine dans la terre, se crispant vers elle comme dans un spasme d’agonie ou se rétractant vers le ciel comme pour refuser de s’incarner ici et maintenant ….

Et nos ventres, tendus, noués, ballonnés…, la peur se fossilise dans nos tripes, avec des nœuds durs et contractés ou des mouvements de brassages de magma. Recroquevillées sur leur ventre comme des hérissons en danger, les cages thoraciques semblent attirées et aimantées par les bassins. Les bassins se figent, perdant toute leur souplesse et vitalité initiale, dans un bloc soudé ou toute la fluidité de la vie a fui.

 

Le mimétisme

Quand parle le corps de l’autre, mon corps se cale automatiquement et spontanément sur ce langage, par mimétisme. Je me suis longtemps retenue de laiser libre court à ce mimétisme spontané, les interdits intériorisés faisant rempart : on ne « singe » pas quelqu’un, c’est irrespectueux, c’est de la taquinerie qui est le début de la méchanceté….

Pourtant mon corps décrypte grâce à ce mimétisme le message du corps de l’autre, en décèle toutes les nuances, comprend l’invisible et le non-dit…

Je suis en dyade : le visage de ma partenaire est parcouru par des ondes que je n’arrive pas à cerner, tandis qu’elle me parle de ce qu’il faut quelle fasse, ce qu’elle doit accomplir.  Une mimique dissymétrique de la bouche, lèvre supérieure relevée sur la canine dans un micro rictus à peine esquissé… un malaise s’installe dans mon corps, une tension, une rigidité dans la poitrine et le cou, une fixité du regard… mon mental se fixe sur les paroles prononcées, et tente vainement de comprendre avant de s’égarer dans ses propres méandres…

 Je laisse le rictus s’installer sur ma bouche, et une vague de colère aveugle se lève en moi, aussi violente que sans objet, comme aveugle, et reflue quand ma lèvre supérieure se détend. 

Ma sœur, mon alter ego, ma lèvre te comprend, au-delà de ma compréhension consciente, au-delà de tes mots, au-delà de ta propre compréhension de toi-même ….

Je laisse mon corps prendre la forme que lui inspire le corps de l’autre, et une compréhension immédiate s’installe, plus rapide, plus précise, plus profonde que la compréhension mentale. Cette connaissance là est dénuée de toute trace de « il faut, je dois » qui pollue ma façon de connaitre avec ma tête, c’est une connaissance sauvage, plus proche de la vie, plus proche de mon cœur également. La réponse au message est alors instinctive, sans aller-retours internes inféconds, et mon sourire fuse, ou mes larmes jaillissent…

Mon mental court-circuité reflue quelquefois en boudant, vexé de se sentir si inutile, encore que la bouderie s’estompe de plus en plus au fur et à mesure de la pratique, jusqu’à disparaitre.   

Plus je vois Dominique Vincent vivre ce mimétisme, plus je m’autorise à le faire, et ce qui était muet ou invisible devient parlant et apparait dans mon champ de vison consciente.

 Mon corps parle et comprend : le tendre Hug de l’Ours

Je rends sa liberté à mon corps : dans la danse, les mouvements spontanés jaillissent, toujours créatifs et renouvelés, ils expriment avec tant de nuance et de subtilité ce qui est, ce que je n’aurais même pas pensé à dire… les méditations actives ou la danse sont autant d’occasion d’expression libérée…

Dans mes rencontres avec l’Autre, mon corps sait ce qu’il convient de faire : mon sourire émerge des profondeurs de moi comme une musique, et l’Autre le déchiffre immédiatement.

Le langage de mon corps me permet de communiquer mieux que mes mots : cette certitude est définitivement ancrée en moi après 3 semaines seule dans le Vietnam rural, incapable de comprendre quoi que ce soit au langage parlé, et incapable de prononcer correctement le peu de mots que je connaissais. Mon corps a su parler pour moi, pourvoir à tous mes besoins et même tisser les liens au fil des rencontres… La puissance de mon sourire m’a permis de communiquer sans mots, d’être comprise, nourrie et accueillie.

Quelquefois dans le JDR, mon corps parle sans que j’anticipe ce qui va être échangé.

Son langage est lu par l’autre avant que j’aie compris ce qui se déroule, me laissant admirative de la justesse de ce qui vient de se passer…

Ainsi mon cœur fond devant le lâcher prise de l’autre, mes bras ouverts l’ont déjà invité et accueilli, tandis que mon épaule ou ma poitrine accueille ses larmes, alors que mon mental ne comprend toujours pas ce qui vient de se passer… le hug est un langage, un échange, une compréhension et une réconciliation profonde.

Et le refus du contact aussi : certains n’ont aucune envie du hug matinal, les nœuds étant trop serrés pour pouvoir faire semblant. D’autres demeurent distants, comme pour se protéger dans l’abandon de l’embrassade.

Certains s’agrippent à l’autre, avec attente et avidité….

L’une des participantes redoute tout contact physique, se sent oppressée et étouffée. Les odeurs physiques la dérangent viscéralement… dans le jeu, elle confiera les rapports fusionnels intrusifs que sa mère entretient toujours avec elle, et sa difficulté à contacter sa créativité et sa joie. Dans l’incapacité à identifier précisément l’origine de ces intrusions et donc à y mettre une limite, son besoin de sécurité et d’intégrité forme autour de son corps physique une muraille de protection : l’hologramme de l’intrusion s’interpose entre elle et « l’Autre », tous les autres, les réduisant tous à cet être irréel et menaçant avec qui il est vital d’éviter tout contact.  

Mon corps perçoit tous ces messages, depuis le léger sursaut de réticence jusqu’à l’appel d’abandon, avec tellement plus de rapidité et de fiabilité que ne saurait le faire mon mental…

Je reste émerveillée par l’intelligence profonde du corps, percevant avec précision avant toute analyse, mémorisant avant toute mémoire consciente, et exprimant avec délicatesse, finesse et talent ce qu’il est juste de faire, de dire….

 

L’extase : le hug de l’Ours

Le corps peut être une porte de joie et d’extase : dans l’espace et le vide qui se forme autour de mon nombril, dans cette détente et cette relaxation, dans mon diaphragme qui se déplie et s’expanse, dans l’inspire et l’expire, je perçois l’univers qui pénètre en moi, ou moi en lui, et je m’oublie et me retrouve tout à la fois ….

Au fur et à mesure que mon cœur se développe, mon corps s’ouvre aux hugs de l’Ours : bientôt, mes bras offrent spontanément un accueil bienveillant, sans aucune réflexion ou décision de ma part.

Un langage sans parole s’instaure, et mes frères et sœurs se lovent contre moi, dans le creux de ma poitrine, dans le refuge de mes bras ouverts, serrés contre mon cœur.

Bien ancrée dans la terre mère, je sens son énergie monter par mes pieds racines, courir le long de mes jambes, et ainsi profondément enracinée, je peux être source et ressource. Dans ce hug de l’Ours, je suis vide et pleine à la fois. Je suis vide de toute intention formulée ou poussée par le « vouloir », l’espace est en moi, et rien ne vient l’encombrer. Si une trace résiduelle d’encombrement subsiste, comme un inconfort ou une tension, je l’étreins et l’embrasse aussi, exactement comme j’accueille mon alter ego.

Et de ce vide, de cet espace, je sens une complétude infinie. Un « humm » viscéral et ancestral monte de mon ventre, poussé par l’énergie de la terre maman, et une vibration sonore se dégage de moi, sans que je puisse savoir d’où elle vient exactement : vient-elle de mon ventre ou monte-t-elle de la terre mère ?

C’est mon Hug D’ours : dans mon royaume intérieur, c’est l’accueil inconditionnel de la Mère des Ours, qui reçoit et accepte tous les fragments de nous et les réunifie en facette du Joyau. Le son qui en émane est la manifestation de la vibration des mondes ….  Le Hug de la Mère des Ours manifeste le chant sacré de la réconciliation !

 

L’HOLOGRAMME, LE JEU DES MIROIRS et L’INTERACTION

Les pensées mentales obéissent à une mécanique programmée, qui ne sait que brasser des miettes de connu. Ainsi, rien ne se crée dans le cerveau, qui fonctionne selon des circuits répétitifs faisant surgir et resurgir indéfiniment le passé non transformé devant moi, comme un hologramme s’intercalant entre moi et la réalité.

Aux moindres stimulus, le passé apparait, le plus souvent sous forme de peur masquée de tous ses artifices, me coupant de moi-même et de la vie. Au mieux je parviens à identifier et accueillir ces résurgences, au mieux elles se dissolvent. Quand je suis en incapacité de les voir, et/ ou de les ressentir, elles reprennent le circuit qui les emmène inéluctablement dans « le fond de la marmite », pour remonter ensuite à la surface dans un mijotage sans fin…  Je cuisine ainsi le ragout de mon propre malheur, et le partage « généreusement » avec mon entourage !  

Cet hologramme des blessures passées s’intercale entre moi et la réalité, entre moi et moi. 

Au JDR, j’expérimente et j’intègre que je fais surgir une « fausse réalité », issue de mon passé, qui se superpose à ce qui est, jusqu’à le remplacer totalement.

Telle une personne folle ou en proie à une drogue puissante, me voici alors prise dans les mailles d’un rêve éveillé. Des fantômes surgis de mon passé s’animent ici et maintenant, le temps étant totalement aboli dans cet espace.

 

Accompagnée de celui qui était alors encore mon mari, je participe au stage « Tantra » … A mon côté, il ronge ses ongles frénétiquement. Je tends la main vers lui, pour lui dire « n’aie pas peur, nous sommes ensemble… » : il voit dans cette main qui se tend vers lui non pas une main tendue, mais la tape qui sanctionne son grignotage nerveux, cette main qui punit sans parler. Il repousse cette main qui n’est plus la mienne mais celle de sa mère sans bienveillance… cette tape sèche a plus de 50 ans, mais s’interpose entre lui et moi aussi vivante et activée que si elle venait de claquer.

Au JDR, je vois les participants revivre en boucle leurs scénarios de blessures aux moindres stimulus, et quelquefois sans même avoir besoin de déclencheur….

J’ai aussi ce super pouvoir pourri, je peux faire apparaitre une vieille petite fille intrusée, abusée et manipulée, et cette remontée soudaine de « fond de marmite » aboie dans ma tête contre ce qui est, tel un roquet rempli de rage et d’esprit de vengeance…  

Je quitte alors la réalité à la vitesse de l’éclair, pour me tourner vers le miroir, vers ce qui n’est plus que le reflet de moi et du monde. De cet endroit, coupée de moi-même et de la vie, je juge, qualifie, repousse et réprime, renforçant l’illusion de séparation en la nourrissant toujours davantage.

Dans un premier temps, je m’émerveille de pouvoir développer cette observation du miroir, cette observation de moi-même absorbée par l’illusion. Cette observation me rend sereine : je vois la colère, la tristesse ou la honte, et comprends que je ne suis pas la colère, la tristesse ou la honte… Je perçois que la tristesse ou la colère de l’autre lui appartient, que je n’en suis pas la cause mais le stimulus. J’apprends à voir cette illusion, ces apparitions, chez moi-même et chez les autres. Enfermés dans un kaléidoscope géant, nous nous répondons les uns aux autres dans un univers vidé de toute substance, de toute vie. Ma réactivité à l’illusion s’alimente en moi et en l’autre, dans une ronde de squelettes devenus fous, macabre danse surgie du fond des âges.

Dans ce kaléidoscope, les interactions semblent accélérer le mouvement, comme des engrenages mécaniques, des roues dont les pignons s’entrainent les uns les autres… le JDR est un terrain d’expérimentation de cette mécanique, privilégié car contenu dans un environnement conscient et bienveillant. L’engrange reste toutefois abyssal par nature ….

 Et cette observation finit même par me lasser, par sa mécanique répétitive, même si j’expérimente que ce qui est véritablement accueilli en moi se dissout et disparait. Je me prends à rêver d’un ailleurs d’où l’illusion aurait fini par disparaitre, où nous aurions brisé tous les miroirs… illusion suprême !

 

LA PETITE MORT

J’observe, tel le guetteur sur la colline. Et je finis par attendre que le mouvement de l’illusion cesse, que la ronde macabre s’arrête, j’appelle de mes vœux que les yeux de tous se décillent…

 Le guetteur se désespère, puis se morfond…. se fond dans la mort !

Je voudrai mourir à moi-même, mais rien à faire, les personnages et les hologrammes s’accrochent et s’alimentent d’eux même….

Je vois en moi et dans le JDR à quel point il est douloureux et paniquant de renoncer aux personnages : si le personnage qui hurle en moi disparait, que restera-t-il de moi ? si je ne suis plus celle qui a subi, qui a résisté, qui est tombée et s’est relevée, qui suis-je ?  Si je ne suis plus mon histoire, si je ne suis plus une victime, une rescapée, que reste-t-il de moi ?  Je veux bien renaitre pour ne plus subir mon histoire, pour retrouver l’innocence, mais sans oublier, sans mourir !

Le JDR est le théâtre de ces scènes dramatiques ou les personnages hurlent, se figent, résistent, rusent, esquivent, affrontent ou fuient pour ne pas disparaitre.

Car c’est bien douloureux et angoissant comme une véritable mort.

 Je réalise être déjà morte à plusieurs reprises, en renonçant à ce qui me qualifiait, pour pouvoir renaitre. Et pourtant, ces expériences ne semblent pas atténuer la peur, et l’angoisse d’une nouvelle mort semble toujours aussi intense.

Je me suis ainsi redressée en construisant un personnage de héros résiliant, jusqu’à ce que le personnage devienne une armure, une carapace limitante. Lors de ma dernière quête de vision, j’ai pleuré pour une vision : je ne suis plus mon histoire, mon histoire m’est arrivée, mais ne me définit pas. La lune a entendu ma prière, et ma accordé la vision de ma liberté infinie….

Au JDR, je vois mes frères et sœurs empoisonnés par leurs personnages, emmurés vivant dans leurs armures de souffrances, mais si terrorisés à l’idée de les ôter… l’intuition est bien d’oser, de ne pas refuser la vie… Tels des enfants au bord de la falaise, ils savent qu’ils ne pourront pas survivre sans plonger, mais leurs personnages hurlent et se tordent, leurs doigts de pied crispés sur le bord du vide, refusant le vide et l’inconnu….

Nous chantons avec entrain «   Gate Gate Paragate Parasamgate Bodhi Svaha » « Plonger, plonger, plonger ensemble, plonger ensemble dans le vide, bonheur infini »…… mais nos personnages refusent de faire un pas de plus, préférant se figer dans un état de zombie mort vivant, plutôt de que mourir pour renaitre ….

Comme je vous comprends, mes frères et mes sœurs de chemin, moi qui ai tant appelé pour mourir à moi-même… et tant eu peur quand le moment est venu.  Le passage est bien une « petite mort ».  

 

LA MECANIQUE MENTALE & LA SPIRALE

Avec le JDR, J’ai vu un changement de perspectives dans ma représentation intérieure du mouvement et du temps : avant, je me représentais cheminer sur une route linéaire jalonnée, segmentée et progressive, dont le déroulement s’inscrivait dans un temps également linéaire.

Ou bien je me représentais ce mouvement comme tournant en rond, passant et repassant par les mêmes difficultés, les mêmes peurs, ressassant mon histoire, sans fin   ….

 

Le mental se calme dans l’observation… non pas qu’il disparaisse, mais il est vu à l’œuvre. Son mouvement et son agitation continus sont contemplés d’un endroit immobile….

 

Porteuse de tambour, j’avais fait silence en moi après la gestation de mon second tambour pour recevoir son nom… Œil de cyclone.

Dans cet endroit si calme, ou s’annulent toutes les forces contraires, dans un équilibre qui n’est pas l’absence de mouvement, immobilité vibrante de la vie, j’ai pu me déposer. Dans l’œil du cyclone, tout est paisible et en équilibre, tandis que la tourmente tourne en boucle tout autour…

Peu de temps après les premières découvertes de l’espace de l’œil du cyclone, du centre de la spirale, j’ai développé une sorte de fascination… Je voulais à tout prix rester centrée, et rejetais la périphérie mouvementée qui avait pourtant été mon refuge au cours des dernières années, dans mon avidité à rester liée au monde et aux autres.

La fascination du centre, le rejet de la périphérie… Davis Ciussi les a écartés de moi en un éclat de rire joyeux… « Tu veux ne plus être excentrique ? devenir uniquement concentrique ? dans « concentrique », il n’y a pas que le centre… hihihi ! ». Le centre n’existe qu’à condition qu’il existe une périphérie… les cercles se combinent dans un univers fractal, le centre est partout, nulle part… Je n’ai pas à renoncer à mon excentricité, c’est la condition de mon centre, de tous les centres, du Centre avec un grand C ! Après cette découverte, je joue à être le centre, les centres, les périphériques excentriques, les cercles, le Cercle, la spirale….

 

Désormais, une spirale se dessine en moi… j’évolue sur cette spirale, et repère des points connus. Mais ils ne font plus sur le même plan. En cela le connu et l’inconnu se trouvent mystérieusement compris par la spirale. Je spirale et identifie des repères bien que rien ne se répète…

 

La douceur de la spirale me gagne, je ne tourne pas en rond dans une ronde infernale, nous ne tournons pas en rond. Le mouvement de la vie s’inscrit presque imperceptiblement dans une spirale, passant et repassant mais toujours sur d’autre plan. A l’infini, dans chacun des sens de la spirale, depuis l’infiniment petit jusqu’à infiniment grand…

Dans ce mouvement de la vie, dans cette impermanence, se trouvent aussi l’immobilité de l’équilibre, le vide et le silence.

Le centre est partout et nulle part. Plus de Dieu externe dans cet univers fractal, je suis le centre et la périphérie.  

 

LES PERSONNAGES, LE JEU ET L’HUMILITE

L’Univers joue, et je joue aussi.

Je joue comme je jouais enfant : cow-boy et indien, j’étais indien, intensément et complètement, et pourtant je savais en même temps que j’étais aussi Frédérique et qu’il faudrait rentrer dîner à l’heure imposée. Ou bien je jouais avec mon ours dans une main et ma poupée dans l’autre, et j’étais en même temps celle qui jouait.

Comment est venu progressivement l’identification au rôle joué ? À force de dressage et d’éducation ? Par protection ? par survie ?

 

Enfant, je voyais les adultes tellement vides de joie, si éloignés de la vie, de l’état d’innocence, que je m’étais inventée une histoire pour essayer de comprendre : ces adultes devaient avoir été des enfants, mais un philtre d’oubli leur avait été administré, et ils avaient tout oublié de l’enfant qu’ils avaient été. Persuadée que ce philtre me serait aussi imposé, peut-être à mon insu, je m’étais fait la promesse de ne jamais oublier la petite fille que j’étais, et me donnais des repères pour me souvenir de moi-même, une fois franchie la porte sans retour de sortie de l’enfance.

 

Pourtant, c’est en m’identifiant progressivement aux qualités dont les adultes m’affublaient que j’ai fini par perdre le gout du jeu et à oublier mon enfant intérieur : « gentille » ou « méchante », » intelligente » ou « stupide, « dyslexique » pour la maitresse d’école et « navrante » pour ma mère….

Dans un effort d’adaptation et de sur-adaptation, je me suis conformée à ces désirs des adultes, chaque jour davantage, insidieusement. Et j’avais partiellement oublié mon serment d’enfance a moi-même…

Et le jeu s’est éteint en moi…

 

Avec le JDR, je le retrouve, intact, envoûtant, délicieux et initiatique.

Je joue à mes personnages, je les nomme, et m’en amuse.

Je prends la bafouée dans une main et la folle de colère dans l’autre, et je les laisse inventer et raconter leur histoire, exagérer leurs réactions et pousser les traits de caractère de leur personnage jusqu’à la caricature.

 

Et je suis celle qui joue, qui observe, intensément. Pas en retrait, mais en observation intense. Je joue, je joue à joue… je suis celle qui joue à jouer.

 

J’ai cru un moment qu’un adulte bienveillant en moi consolerait et éduquerait mon enfant Intérieur blessé : il y avait dans cette vision une part d’orgueil ! C’est l’enfant qui joue qui me transmet les enseignements de vie, en me laissant le regarder avec amour et m’émerveiller de sa créativité infinie.

 

Dans ma boîte à jouets, il y a maintenant mes personnages, prêts à jouer leurs rôles. La mère attentive, la sœur dévouée, l’épouse prête à se sacrifier, la coléreuse rouge et noire, la bafouée, La muette, la dyslexique, la rebelle, celle qui n’a pas su se faire aimer de sa propre mère, celle qui murmure à l’oreille des chevaux…

 

Comme quand j’étais enfant, aucun de ces jouets ne m’est étranger, j’ai de l’intérêt et de l’affection pour chacun d’entre eux. C’est très différent de la période où je m’identifiais à ces personnages : certains m’étaient si insupportables que je refusais de les voir, je les jetais loin de moi en espérant les enterrer, ne plus jamais les revoir, les faire enfin taire…

Désormais, ils sont vus, reconnus et aimés… Ma grognon, ma mutique, ma sauvage pas apprivoisable, ma petite sur-adaptée, ma mendiante d’amour…

 

 

Étrangement ils peuvent alors rester sagement rangés dans mon coffre à jouets, et ne s’animer que si l’envie de jouer avec eux apparaît en moi. Le jeu apparaît seul, sans que je le contrôle, mais je peux le goûter. Infiniment.

 

Comme l’enfant qui joue, je peux être intensément dans le jeu, totalement identifiée au jouet qui est entre mes mains, mais je peux aussi être celle qui joue, et celle qui regarde celle qui joue… et j’aime tous mes jouets, aucun n’est exclu de mon amour, je reconnais le rôle de chacun.

Et ils ne sont pourtant que des jouets, aucun ne me définit, je ne suis plus mes rôles.

Mon histoire m’est arrivée, mais je ne suis plus mon histoire, je peux la raconter de tant de façons différentes… un petit pas de côté, un plan différent sur la spirale, et tout est si différent…

Le jeu de miroir n’est plus une fatalité, une sorte de malédiction, c’est un jeu qui relève du grand mystère : qui suis-je pour qualifier ou disqualifier ce qui est ? c’est un jeu, un rêve, la danse de la vie, le déploiement de la spirale….

L’agréable et le désagréable se rejoignent et s’unifient alors dans la perception, aussi bien pour celle des sens que pour les émotions.

Dans ce jeu, je rejoins mes frères et sœurs dans ma profonde humilité, sortie de l’humus de la terre. En laissant apparaitre et disparaitre les formes, je redonne à la terre mère ce qui meurt pour renaitre.

Le cycle de vie-mort-vie est parfait, ma contribution est juste de ne rien faire pour l’entraver, ni tenter de l’accélérer dans une bouffissure prétentieuse d’une partie de moi, en résistant à ce qui est impermanent.

 

L’ECOUTE et LE SILENCE

Ces découvertes et ces explorations tarissent progressivement la réactivité compulsive, la pulsion à faire et à agir, la mécanique perpétuelle du mental.

Surgissent progressivement l’espace et le silence….

Et dans ce monde d’espace et de silence fleurit l’écoute.

Une nouveauté totale pour moi… Objet d’entrainement et d’expérimentation sans fin, dans un processus d’expansion continue, sans qu’il me soit possible d’imaginer un aboutissement tant sa nature me semble sacrée…

Fille du silence, l’écoute est sœur de la guérison et de la réconciliation. Je sens son action bienfaisante dans tout mon corps, dans toutes mes fibres, mes os, mes cellules…

Sa douceur déborde de moi comme d’une source inépuisable, et repend son doux nectar sur tout ce qui m’entoure, sur tous ceux et toutes celles qui m’approchent….   

Alors, je suis source et re-source, ressource pour moi-même et les autres, pour le monde.

 

LA PUISSANCE ET LE ROYAUME

Dans le dernier jeu du roi, j’ai vécu la cristallisation de mes scenariis d’angoisse : face à une situation d’urgence, pas d’intelligence collective du groupe, pas d’action coordonnée, chacun fait ressurgir ses peurs et le groupe est détruit.

Cette peur est pour moi viscérale : destruction de mes cellules familiales (ma fratrie, mes enfants), la tentative d’assassinat me concernant et faisant suite à celle de mon frère, guerre civile en Côte d’Ivoire…  Et pour chacun, je vois surgir les peurs entravant la cohésion du Groupe : peur de l’abus, de l’autorité, de l’injustice, peur aussi d’abuser de son propre pouvoir….

Je nous vois collectivement incapable de prendre une décision quelconque, incapables d’action, livrés au danger et rendus vulnérables par notre propre aveuglement, coupés de la réalité par la force de l’hologramme des peurs qui s’interpose entre nous et ce qui est.

Le chagrin me foudroie… les oies ou les canards s’organisent spontanément pour leur vol migratoire, l’un d’eux prenant la tête de leur escadrille en V et cédant sa place au moindre signe de fatigue, tandis qu’un autre prend alors la tête. Aucune discussion, aucun palabre, le relai se passe entre eux de façon fluide et efficace, coulant comme la vie. Nous sommes plus bêtes que des oies, incapables d’agir et nous perdant dans nos peurs, nos mécaniques, nos hologrammes ….

L’homme m’apparait dans toute sa bêtise, dans tout ce qui l’éloigne de la vie, boursouflure ridicule du vivant…

Je dépose ma peur au centre du cercle, et propose à chacun de faire de même. Certains comprennent et agissent « Je dépose ma peur d’abuser de mon pouvoir », « je dépose ma peur d’être manipulée et abusée » … D’autres résistent dans leur forteresse mentale.

Mais je ressens la détente, le relâchement de la tension…

Le soir, lors du spectacle, je serai le « fil rouge », selon le terme d’un participant, celle qui présente les numéros et assure la fluidité. Ce rôle me convient, je me sens « Source et Re – source »  .Je rassure et sécurise  certains : oui, il est possible de déplacer ton numéro pour que tu puisse changer ton costume sans rien rater, oui l’enchainement est bien adapté, oui, comme tu feras, ce sera bien… et j’inspire d’autres, en proposant aux femmes qui veulent danser en hommage à l’utérus le chant des femmes  de « Laboratorium Piesni »… lors du spectacle, je m’émerveille de tous et de chacun, des mains d’enfants applaudissent sans discontinuer à l’intérieur de moi, la fluidité est là, en moi et au dehors. Après le dernier numéro, le chant des femmes résonne toujours en moi et je le chantonne : bientôt, tous et toutes le reprendront, le chanteront et le danseront, formant une chorale et un ballet spontané.

Merveilleusement coordonnés et harmonieux, nous chantons ensemble le chant des oies et des anges, nous dansons leur danse sacrée, sans qu’aucune parole n’ait été prononcée, reliés ensemble par nos cœurs et nos âmes. Je suis Source et « Resource »….    

 

La réconciliation en œuvre en moi ressemble à une circulation puissante et fluide, à la fois montante et descendante… Par moment, ce courant puissant déborde de moi par mon cœur, soit dans un silence profond, soit dans une joie pétillante et colorée. Dans ces moments de grâce, c’est comme si cette guérison débordait de moi, et baignait et arrosait ce et ceux qui m’entourent…

Dans cette danse, mouvement impermanent et immobile, je contiens l’univers et l’univers me contient.