PARTIE 2. Qui est Gorakh Nath, quelle est sa vision du monde et son approche du corps humain ?

Un maître mythique

Il est très difficile de situer Gorakh (ou Goraksha) dans le temps historique car, dans la manière de penser de l’Inde, la précision de l’histoire est loin d’être la chose la plus importante. Ce qui importe, c’est le sens, et le sens est donné par les symboles et les mythes.

Gorakh aurait vécu entre le IXème et le XIIème siècle de notre ère. Il se serait déplacé dans toute l’Inde actuelle plus le Népal. Une littérature impressionnante lui est attribuée, poèmes, traités philosophiques et, surtout, des recueils de méditations. Il n’est pas l’initiateur de la lignée. Ce rôle est attribué à Matsyendranath, son maître. Cependant, il est considéré comme le personnage le plus important de cette lignée. Il est même reconnu et trouve sa place dans le Bouddhisme tantrique tibétain.

Le courant de pensée et de pratique des Naths Yogis n’a pas commencé par Matsyendra. Il y avait déjà des Yogis investis dans la même recherche avant lui et avant Gorakh. Dans leurs écrits, les Naths fondent leur tradition sur Adinath qui est un autre nom du dieu Shiva. Les Naths se situent au cœur du mouvement plus vaste des Shivaïtes, qui est lui-même une part capitale de l’Hindouisme. Ils se réfèrent principalement au dieu Shiva, lAbsolu, le suprême, qui est en même temps la source de tout ce qui existe et l’entièreté de tous les phénomènes. Certains sont des religieux errants qui abandonnent leurs biens et leur famille pour se consacrer entièrement à leurs pratiques. On les retrouve partout en Inde, dans les grottes de l’Himalaya, au cœur des forêts, aux alentours des temples, dans des lieux de pèlerinage, avec un certain nombre de signes distinctifs comme un trident. D’autres sont des laïques pratiquants des formes avancées de Yoga tout en restant impliqués dans les affaires du monde avec travail, et familles. Les Naths transcendent l’appartenance aux castes et sont souvent en conflit avec les brahmanes. On trouve parmi eux des femmes comme des hommes

Pour avoir une idée de l’importance des Naths, sachez qu’au début du XXième siècle, les colonisateurs anglais avaient estimé leur nombre à près d’un demi-million. Ils sont, aujourd’hui encore et depuis des siècles, présents partout en Inde, depuis l’Himalaya au nord jusqu’au Kérala et au Tamil Nadu, les états les plus au sud du subcontinent indien. Ils ont parfois été diabolisés et craints par la population indienne à cause des pouvoirs magiques qu’ils développent par leurs pratiques, et dont certains n’ont pas fait un bon usage. Ils ont été méprisés par les occidentaux, les Brahmanes et les Musulmans en leur prêtant des pratiques sexuelles orgiaques. Ceci était, et est encore souvent, motivé par une interprétation erronée de la symbolique des temples dits érotiques de Khajurâho. Gandhi lui-même voulait faire raser ces temples et il en fut dissuadé au dernier moment par l’intervention de Rabindranath Tagore. Les Naths étaient et sont encore très proches de la vie des villageois. Ils ont inspiré jusqu’à nos jours, de grands mystiques et de grands philosophes (Abhinavagupta), de grands poètes et écrivains (Rabindranath Tagore, voir la photo ci-dessus).

Une dernière remarque que je me suis faite à la lecture de l’interview de Matsyendranath Maharaj et qui corrobore les commentaires d’Osho : le message originel de Gorakh a probablement été modifié à cause de l’invasion musulmane et du puritanisme des colonialistes anglais. L’évolution subséquente de la mentalité générale aurait amené à expurger les textes de la description de techniques tantriques pour protéger la vie des pratiquants. Ces techniques seraient tenues secrètes et seraient réservées à la transmission directe de Maître à disciple.

Le Maître Osho a réintégré le Tantra dans son système de méditation. Il y a cependant une différence d’attitude importante entre la vision des Naths du Tantra-Yoga et celle d’Osho. Traditionnellement, le débutant devait d’abord maîtriser ses émotions et son énergie sexuelle avant d’aborder des techniques tantriques pour l’éveil de la Kundalini. Osho procède différemment. Considérant la situation des humains actuels, leur niveau émotionnel et leur état de répression, il propose au début du chemin de déculpabiliser et de libérer une sexualité saine en même temps que de pratiquer la méditation. C’est une voie risquée car une sexualité libérée mal comprise peut mener à l’obsession et à des perversions sexuelles. Pour préparer à la transcendance et à la transformation alchimique de la sexualité, il est indispensable de pratiquer assidûment les autres techniques de méditation qu’il propose. L’énergie sexuelle est tout autant ce qui peut enchaîner que ce qui peut libérer. Les pratiques avancées et de plus en plus subtiles du Yoga tantrique peuvent alors être transmises. Le but est toujours le même : l’éveil de la Kundalini et l’éveil de la conscience à elle-même.

Le corps, matière et souffle

Pour ces Yogis, le corps est la splendeur même, le microcosme où résident tous les secrets de l’univers. Pour les découvrir, la première et la plus importante des choses à faire est tout simplement de porter son regard à l’intérieur. Nous existons à plusieurs niveaux. Notre corps est matière, certes, mais ce n’est pas une matière inerte. D’ailleurs, nous savons maintenant, grâce à la physique quantique, que toute matière apparemment inerte n’est elle-même qu’énergie. Notre corps a ceci de plus, il est une matière animée d’une énergie de vie. Le corps respire, il est souffle. Continuellement, minute après minute, heure après heure, jour après jour, l’impulsion de la respiration est là qui rythme toute notre vie. Ce souffle impulse les battements du cœur et toutes les fonctions organiques. Pour les Nath Yogis, le souffle circule dans des conduits spécifiques appelés Nadis, se ramifiant vers chaque cellule du corps. Le souffle a le potentiel d’animer les centres d’énergie psychique et spirituelle que sont les Chakras. Pour que cette activation se produise, le souffle doit ne faire plus qu’un avec la conscience. C’est pour cela qu’un des aspects les plus importants des pratiques méditatives est la conscience du souffle. Plus je suis présent à ma respiration, plus l’énergie du souffle circule dans les Nadis et anime les Chakras. Le corps se met alors à vibrer sur des fréquences de plus en plus intenses et élevées.

Tenir son corps dans la verticalité facilite la conscience et la circulation de l’énergie du souffle. En retour, plus l’énergie du souffle circule, plus le corps est appelé à s’aligner et à se redresser entre terre et ciel. Alors, la conscience peut tout traverser jusqu’au Chakra racine, ce qui éveille l’énergie vitale universelle dormante et disponible en nous, énergie qui n’attend que cet appel de la conscience pour s’animer et monter au travers de tout le corps jusqu’au Chakra de la couronne. C’est ce que les yogis appellent l’éveil de la déesse Kunda, ou Kundalini.

 

Pour nombre d’auteurs, le perfectionnement du Yoga jusqu’à son état actuel est le fait des Naths. Cela est particulièrement vrai pour le Hatayoga, ce mot signifiant l’union du soleil et de la lune. Cette union symbolise le retour à l’Un de toutes les dualités, masculin et féminin, le feu et l’eau, la terre et le ciel, l’autre et moi, l’âme individuelle et l’âme cosmique…

Le but ultime de la vie, pour Gorakh et pour la lignée des Nath Yogis dont il est le personnage le plus éminent, est l’éveil de l’énergie cosmique en soi, appelée Shakti, Kundalini, Kali…, par l’effort conscient, l’intention de la connecter, de l’aimer au plus profond de nos entrailles. Conscience et énergie ne font alors plus qu’un, bonheur absolu qui rend libre, libre des conditionnements appris, libre des attentes des autres sur soi, libre de toute croyance et de tout attachement. Cette énergie consciente nettoie, purifie les blocages émotionnels et physiques. Le corps devient chaque jour plus vibrant et plus lumineux. D’après Gorakh, cela nous mène inéluctablement vers l’éveil, l’illumination.

 Considérer votre propre respiration comme le mouvement d’une vague qui monte des profondeurs de l’océan de l’existence. Guettez son émergence, savourez son épanouissement, acceptez sa retombée et sa disparition, attendez la nouvelle qui ne va pas tarder à se manifester. En procédant ainsi, vous descendez peu à peu dans les profondeurs mystérieuses de votre être, celle qui vous relie à la vie, au cosmos…

La conscience et ses états

À proprement parler, la conscience est une donnée fondamentale de l’existant. C’est une constante. Pour ces yogis, elle n’est pas un produit de la matière mais la source de tout car, sans elle, rien ne serait perçu par personne et donc, rien n’aurait de sens. Ce qui n’existe pour personne n’existe pas… La conscience est la conscience ! En son essence, elle ne peut changer. En revanche, elle peut s’investir de plusieurs façons dans le monde phénoménal, qui est tout ce qui apparaît et disparaît constamment, évènements mentaux, émotionnels, sensations corporelles…

Habituellement la conscience est complètement absorbée par nos pensées, ce qui fait que nous avons très peu de connexion avec nos sensations corporelles et avec nos ressentis. Nous pouvons même en arriver à n’exister que dans le monde de nos pensées, en particulier quand quelque chose nous préoccupe beaucoup. Seules des sensations très fortes, douleurs, efforts physiques intenses, réussissent à nous ramener dans le présent du corps.

Un deuxième état de la conscience est l’absorption dans une tâche à accomplir, qu’elle soit intellectuelle ou manuelle. Elle devient alors comme un rayon lumineux concentré sur un objet qu’il soit matériel ou pensé, par exemple un marteau pour planter un clou ou un problème comptable à résoudre.

Nous pouvons aussi choisir de diriger notre conscience sur un lieu corporel spécifique, ce qui va y provoquer des modifications physiques, énergétiques et psychiques importantes. Cela peut être utilisé pour gérer nos émotions ou pour contribuer à une guérison. C’est particulièrement ce que préconise Gorakh dans l’intention de créer des points d’appui corporels pour la méditation, les Adharas, et aussi pour éveiller les centres que sont les Chakras.

Un autre état de conscience qui peut survenir par la pratique de la méditation, est un état de repos où la conscience est en éveil sans mouvement, sans focus, sans intention ou direction, simplement ouverte et disponible. C’est la présence du Bouddha, de l’Eveillé. Dans cet état, les pensées, les émotions et les sensations s’apaisent peu à peu et, finalement, la conscience se retrouve sans objet, simplement à se savourer elle-même, tout en étant libre de s’investir quand et comme elle le veut dans le monde des phénomènes. Cet état peut se découvrir comme une fondation toujours présente, une note fondamentale, une toile de fond, au cours de nos activités quotidiennes physiques et mentales. Le vécu est alors celui d’une grande liberté et d’une spontanéité joyeuse. Quand l’alchimie de la conscience a fait son œuvre, nous dit Gorakh, au Chakra de la couronne, un enfant qui joue se manifeste. Il ne reste qu’à participer au grand jeu de la vie universelle sans refus ni attachement.

PARTIE 1. Pourquoi s’intéresser à Gorakh Nath et à son enseignement ?

PARTIE 2. Qui est Gorakh Nath, quelle est sa vision du monde et son approche du corps humain ?

PARTIE 3. Méditer avec Gorakh Nath : un parcours de Tantra Yoga imaginé par Dominique Vincent.

Les enseignements de Gorakh Nath en vidéo